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Christine Phung, le phoenix venu d’Asie

Comment une seule tête penseuse peut-elle cumuler 1) la direction artistique de sa propre marque 2) la création de collections capsules pour Georges Rech 3) la direction de la création chez Leonard ? Réponse de la principale intéressée entre deux moodboards géants et quelques préparatifs pour la FW …

Christine, on nous a dit que « Phung » n’était pas ton « vrai » nom. Quelle est ton histoire ?

C’est le nom d’emprunt qu’a pris mon père pour échapper au régime des khmers rouges. Il était le cadet d’une fratrie de trois garçons. A l’époque, son grand frère était le seul à avoir plus de 18 ans. Cela signifiait qu’il n’avait pas l’autorisation de sortir du territoire cambodgien et qu’il était même obligé de s’engager pour les khmers rouges. Mon père a donc donné son identité à son grand-frère pour lui permettre de fuir et lui, étant devenu un anonyme, a pris l’identité du fils du voisin décédé qui s’appelait Phung. Pour la petite histoire, le voisin était d’origine vietnamienne et « Phung » veut dire Phoenix, l’oiseau qui renaît de ses cendres. Je suis donc Française avec un nom vietnamien et des origines cambodgiennes.

Tu as un prénom cambodgien ?

Oui, c’est Mei Ling, qui veut dire grâce et beauté. (rires)

Tu gardes des attaches à ton pays d’origine ?

Je n’ai pas connu le Cambodge dans mon enfance, ma grand-mère interdisait à toute ma famille d’y revenir car elle était terrifiée par les khmers rouges. Et j’ai finalement été la première, à 30 ans, à y retourner. Cela a réouvert la voie, et ma famille a suivi mon chemin. Je retourne tous les ans à Phnom Penh maintenant.

Est-ce que le fait d’avoir changé d’identité a influencé ton rapport à la création ?

En fait, j’ai découvert très tard, à l’adolescence, que ce n’était pas mon vrai nom. Et il faut savoir que « Phung » est un nom très commun, il est presque vide de sens, désincarné, comme un Dupont en France. Ça m’a peut-être aidé à me démarquer de mon nom, je ne suis ni un nom, ni une marque, je suis dans l’être et dans le faire.

 

Jump off the cliff and build your wings on the way down.

 

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Tu es passée par beaucoup de maisons avant de monter ta propre marque…

J’ai étudié à l’école d’art appliqué Duperré puis à l’IFM. Très rapidement j’ai voulu monter ma marque mais j’ai tout de suite compris, suite à mes cours, qu’il fallait énormément de moyens. J’ai réalisé que j’avais besoin de temps non seulement pour réunir les fonds, mais aussi pour acquérir de l’expérience et roder mon métier que je connaissais mal – ce que j’avais pu remarquer lors de mes stages chez Sonia Rykiel, Kenzo et Jean-Paul Gaultier. Je me suis donc dit que j’allais me former auprès des personnes et marque que j’admirais : Christophe Lemaire, Chloé, Vanessa Bruno, Lacoste… Au bout de 8 ans, je me suis dit que c’était le moment. J’avais 32 ans, je venais de tomber sur une étude qui disait que la vie professionnelle des femmes se jouait entre 24 et 34 ans. Même si je n’étais pas encore prête, j’ai sauté dans le grand bain. Jump off the cliff and build your wings on the way down… Il faut sauter de la falaise et apprendre à voler en chutant…

Venant d’un Phoenix, ce n’est pas si étonnant… Tu te sentais plus solide pour construire ta marque ?

Oui. J’avais mis des sous de côtés et je m’étais constituée un réseau. J’avais des amis photographes, architectes, sourceurs de tissus, j’avais appris tout ce qu’il ne fallait pas faire et fini par construire ma propre méthode.

Quelle a été justement ta méthode de lancement ?

J’ai stratégiquement choisi de participer à des concours pour gagner en visibilité et financer ma marque. Il faut savoir que pour se faire une place dans le monde de la mode, tu dois être connue par la presse et pour cela, il faut gagner des concours. Et le bonus, c’est que ces concours te font gagner de l’argent qui permettent de financer ta collection. Quand j’étais à l’école, je perdais beaucoup de concours et ça me rendait dingue. J’en ai parlé à un ami designer qui m’a conseillé d’aller demander conseil à l’élève qui raflait systématiquement tous les prix. Le mec m’a répondu : “Il faut que tu analyses le souhait secret du concours”. Et il avait raison ! Dans toutes les compétitions, il y a un objectif sous-jacent qui n’est pas verbalisé. Les concours, c’est avant tout répondre à un client, analyser ses envies, sa psychologie, ce qu’il recherche. Alors que moi je me faisais avant tout plaisir !

 

Un assistant a voulu bien faire et juste avant ma présentation, a repassé mes robes plissées… Mais ça ne m’a pas empêché de convaincre le jury !

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Répondre aux attentes d’un client n’a pas porté atteinte à ta créativité ?

Pas du tout, cela devenait un cadre stimulant de création. Pour remporter le concours de la Mairie de Paris, j’ai analysé les clefs pour gagner : il fallait que ce soit fait en France, qu’il y ait un lien avec l’artisanat, que ce soit innovant, personnel… Je me suis créée mon propre brief. Et j’ai gagné le Grand Prix de la Création de la Ville de Paris catégorie Mode Confirmée ! En même temps, j’ai tenté le Mango Fashion Awards. Par chance j’ai été parmi les 10 finalistes [ndlr : ou par talent !]et j’ai remporter 10 000€ qui m’ont permis de financer ma collection. Petite anecdote, un assistant a voulu bien faire et juste avant ma présentation, a repassé mes robes plissées… Mais ça ne m’a pas empêché de convaincre le jury !

 

Pendant 1 mois, j’ai fait du yoga tous les jours pour être dans une bonne énergie le jour du concours. Je considère que le corps a un langage, et il devrait renvoyer une énergie positive.

Et ensuite la consécration avec l’ANDAM Fashion Award…

Pour ce concours, je me suis vraiment dit que ce qui pourrait faire la différence, ce serait l’énergie. Dans la catégorie Première Collection où je concourais, nous n’étions plus que trois créateurs et je connaissais bien mes concurrents, ils étaient tous très forts. Alors pendant 1 mois, j’ai fait du yoga tous les jours pour être dans une bonne énergie le jour du concours. Je considère que le corps a un langage, et il devrait renvoyer une énergie positive. Et ça a marché ! (rires)

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Quand tu construis ta collection, est-ce que tu penses aussi cosmétiques ?

Les cosmétiques arrivent parfois tout de suite dans ma collection, parfois plus tard, cela dépend de l’histoire que je raconte. Dans mon défilé inspiré de la lave et des volcans, je me suis interrogée sur le make-up au stade du défilé. La seule chose qu’on voyait distinctement sur le visage des modèles, c’était leur sourcil car elles portaient des grosses lunettes de soleil à branches orange. J’ai donc peint leur sourcil en orange ! Pour la collection d’après, j’ai pensé dès le début à une peau nacrée, à des yeux charbonneux et à des cheveux mouillés.

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Où puises-tu toute ton inspiration pour pouvoir créer à la fois pour George Rech, Leonard et ta propre marque ?

Chaque collection est organisée autour d’un moodboard. Par exemple pour ma toute première collection, j’ai imaginé l’histoire d’une fille qui tombe au fond d’une mine de diamants rouges. C’était un travail sur les patchworks et la diffraction de la lumière qui devient multicolore. Pour mes clients, je fais pareil, je construis des histoires, j’invente un paysage mental avec des couleurs, une action et un personnage.

Tu as une méthode de pensée bien rodée ?

Je pars de l’histoire, puis je cherche les matières et le style avec les volumes et les silhouettes. J’aime beaucoup les imprimés, les teddys et les plissés. Il y en a toujours dans mes collections.

 

Le cerveau ne peut pas s’agrandir en prenant de l’espace supplémentaire car la boîte crânienne n’évolue plus à un certain stade, c’est pour ça qu’il fait des plis. J’aimais bien cette idée du pli qui révèle quelque chose de plus grand, du déploiement, de l’ampleur.

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Tu t’amuses particulièrement avec les plissés…

C’est la dimension cachée pour moi. Le plissé brouille le motif. Souvent j’utilise mon motif sur tissu lisse puis je reprends le même en plissé, et cela ne révèle pas du tout la même chose. Et j’avais aussi lu que le cerveau ne peut pas s’agrandir en prenant de l’espace supplémentaire car la boîte crânienne n’évolue plus à un certain stade, c’est pour ça qu’il fait des plis. J’aimais bien cette idée du pli qui révèle quelque chose de plus grand, du déploiement, de l’ampleur.

Tu vas défiler pour Leonard pendant la Fashion Week de Paris. Comment t’ont-ils trouvé ?

J’ai eu de la chance. J’avais sollicité la numéro 2 de la Fédération de la Couture pour me conseiller sur mes perspectives professionnelles. Et quand elle a entendu que Leonard cherchait quelqu’un à la création, elle a tout de suite pensé à moi pour le travail du pli, des couleurs, des imprimés, pour la soie et l’approche asiatique. Elle s’est aussi dit que ma personnalité pourrait bien coller avec l’esprit de la maison.

 

Je suis sensible à une certaine forme d’avant-garde. J’habille une femme qui vit dans son époque, une femme très contemporaine qui ne reste pas dans le regret passéiste du vintage.

Qui sont les femmes que tu habilles ?

Les femmes exploratrices du monde nouveau, libres, cultivées. Elles ont beaucoup d’esprit, elles ont une force et une douceur en même temps. J’hybride le sportswear et la couture. Je suis sensible à la modernité. Je suis sensible à une certaine forme d’avant-garde. J’habille une femme qui vit dans son époque, une femme très contemporaine qui ne reste pas dans le regret passéiste du vintage. Mes collections sont purement intemporelles. Pour moi c’est une manière d’être durable, ma façon d’être éthique.

Professionnellement, on te souhaite quoi ?

La mode est vraiment un métier à risque. J’aimerais qu’on me souhaite que cela marche bien avec Leonard ! Et que je trouve des business partners au moment où je souhaiterai aller encore plus loin avec ma propre marque.

Et dans la vie perso ?

Pouvoir trouver le bon équilibre, prendre soin de moi. J’ai envie d’arrêter de courir et j’aimerais me stabiliser dans le travail. J’ai aussi envie de prendre plus de temps pour refaire des beaux voyages. J’ai déménagé, c’est comme un nouveau départ.
Christine défile ce lundi 3 octobre au Grand Palais pour présenter son travail pour Leonard. Comptez sur nous pour vous spoiler quelques silhouettes…

 


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