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Festival de Cannes : Laurence Lascary, militante pour un futur plus juste dans le cinéma

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Le Festival de Cannes est l’occasion pour nous de vous montrer le cinéma autrement. Plutôt que de limiter les femmes à leurs tenues (sponsorisées) sur le tapis rouge, nous avons souhaité faire briller celles qui se sont engagées derrière et devant la caméra pour un futur plus juste dans le cinéma. Une productrice et une réalisatrice ont accepté de nous dévoiler les coulisses de leur métier et de leur engagement au sein du collectif 5050*2020, qui avait rassemblé 80 femmes en haut des marches cannoises l’an dernier.

Où en est le mouvement cette année et comment le cinéma peut-il encore changer ?
Portraits croisés.

Le premier portrait est celui de la productrice Laurence Lascary, 39 ans, co-présidente de 5050*2020 qui a reçu en 2018 le titre de Chevalier de l’Ordre National du Mérite. Vous allez vite comprendre pourquoi !

Tu as notamment produit L’Ascension de Ludovic Bernard, sorti en 2017, qui arassemblé 1,2 million de spectateurs au cinéma. Comme toi, le héros « oseessayer ». Quelles sont les autres similitudes entre ce film et ton propre parcours ?

Il y en a énormément ! Moi aussi, je me suis lancée sur un terrain où on ne m’attendait pas, et si on tire le fil on peut établir beaucoup de parallèles entre l’univers de l’alpinisme et celui du cinéma… 

Je n’étais pas prédestinée à faire ce métier, et comme Samy j’ai eu à franchir beaucoup de barrières pour y arriver. Mais comme lui aussi j’ai eu cette naïveté de m’engager, d’abord dans une carrière de productrice, et puis sur ce premier long- métrage qu’est L’Ascension, un film qui n’a pas été fait dans des conditions « normales » : il demandait des lieux de tournage difficiles et donc un budget hors normes, on a atteint 5,5 millions d’euros ! A première vue ce n’était pas la voie la plus évidente vers la réussite…

J’essaie de donner du sens a
tout ce que je fais mais ça ne veut pas dire que ma vie n’a plus de sens si ça ne
marche pas.

Est-ce qu’il y a eu des moments où, comme le personnage de Samy, tu as failli renoncer ?

Dès le départ j’ai eu l’intime conviction que le film allait marcher, avant même d’avoir lu le livre de Nadir Dendoune dont il est inspiré (Un tocard sur le toit du monde). Après avoir rencontré Nadir, je savais que je voulais y aller à tout prix, alors que sur le papier ça avait l’air impossible. 

Effectivement il y a eu des hauts et des bas, notamment quand l’un de nos principaux partenaires nous a lâchés au bout de 3 ans… En plus à la même période j’avais des difficultés avec ma société… 

A ce moment-là, j’ai dit a Nadir : « Peut-être que le film va se faire, peut-être pas mais je ne vais pas me rendre malade pour ça. » J’essaie de donner du sens a
tout ce que je fais mais ça ne veut pas dire que ma vie n’a plus de sens si ça ne marche pas. Même si je n’avais pas de plan B, j’ai accepté la possibilité d’échouer et ça m’a aidée a traverser plus sereinement cette période de difficultés. 

On me prenait pour une folle de me lancer… Autour de moi, j’entendais des phrases comme « Pourquoi elle est revenue ? », «Ça marchera jamais son truc ». Je n’étais clairement pas prise au sérieux !

Tes expériences à l’international, surtout à New York, ont joué un rôle décisif dans ton choix du métier de productrice. Penses-tu qu’en restant en France tu aurais réussi à trouver ta voie aussi rapidement ?

Sûrement pas, d’ailleurs c’est pour ça que je suis partie. Parce que je manquais de perspectives en France : même si Studio Canal est une belle boîte, passer de « Assistante Ventes Internationales » à « Assistante Marketing International » ne me correspondait pas. J’avais 26 ans et j’étais impatiente d’aller plus loin, de faire de grandes choses. D’où mon départ à New York chez Unifrance ; là-bas j’ai travaillé avec des jeunes à qui on laissait très tôt de grandes responsabilités dans le cinéma : ils étaient garants de leurs succès comme de leurs échecs, mais au moins tout était possible…Cette impression de liberté a été un déclencheur pour moi, c’est là que j’ai décidé de rentrer en France pour créer ma société, et d’apprendre sur le tas.

Tu n’avais pas envie de profiter encore un peu de la liberté que t’offraient les Etats-Unis ?

Même si j’étais très heureuse là-bas, j’avais au fond l’impression que New York n’était pas ma place. Quelque chose me rappelait à la maison…Et pourtant quand je suis rentrée, j’ai dû faire face aux regards apitoyés, on me prenait pour une folle de me lancer…Autour de moi, j’entendais des phrases comme « Pourquoi elle est revenue ? » «Ça marchera jamais son truc ». Je n’étais clairement pas prise au sérieux ! 

Je ne souhaite pas faire un sujet de la diversité, cela ne doit pas être l’« argument de vente » d’un film mais plutôt l’une de ses composantes ; un jour j’espère qu’elle sera suffisamment présente partout dans le cinéma d’une part et intégrée par les spectateurs d’autre part pour qu’on n’y prête plus attention.

Pourtant ta boîte de production, DACP (pour « De l’Autre Côté du Périph ») a fêté ses 10 ans l’année dernière…Peux-tu nous parler un peu plus de ses projets et de ses engagements ?

J’ai 3 grands engagements avec DACP.
Le premier, c’est de permettre a tous les récits d’exister, de laisser une place a ce qui se passe hors de Paris, de l’autre côté du périph justement…Je souhaite raconter la France cosmopolite telle qu’on peut la voir dans la rue, pas celle blanche, bourgeoise et parisienne qui fait que tous les films se ressemblent…À tel point qu’on me demande parfois s’il y a des noirs en France (sourire)! Par contre je ne souhaite pas faire un sujet de la diversité, cela ne doit pas être l’« argument de vente » d’un film mais plutôt l’une de ses composantes ; un jour j’espère qu’elle sera suffisamment présente partout dans le cinéma d’une part et intégrée par les spectateurs d’autre part pour qu’on n’y prête plus attention.

La productrice, le producteur, c’est l’agrégateur. Il va repérer des projets qu’on lui amène ou dont il est à l’initiative, puis il va aller chercher les talents, les moyens financiers et humains qui vont permettre de passer du script à l’œuvre.

C’est ce que tu entends par « changer le paysage devant et derrière la caméra » ? 

Oui, j’ai envie de produire des œuvres responsables, intéressantes formellement mais également divertissantes qui permettent de changer les représentations de toutes les minorités : minorités raciales, mais aussi minorités de genre, minorités sociales, minorités physiques telles que le handicap… Pour moi c’est un engagement global.

Quels sont les deux autres engagements de DACP ?

Faire émerger les talents, ceux qui ont d’autres histoires à raconter, ceux qui n’appartiennent pas à l’écosystème parisien… Je souhaite aller chercher de jeunes auteurs là où d’autres ne vont pas, c’est ma valeur ajoutée en tant que productrice, même si cette démarche tend à se banaliser, et c’est tant mieux ! 

Le troisième engagement, c’est la dimension sociale. J’ai produit une série de courts-métrages intitulés « Dans Mon Hall » où un réalisateur est en immersion en « terre inconnue » (banlieue, milieu rural) pendant 15 jours et doit en sortir 3 courts- métrages avec toutes les ressources à trouver sur place, des acteurs aux  techniciens, en passant par les costumiers/costumières, les décors… C’est une mise en danger grandeur nature, mais aussi et surtout une belle expérience humaine.

Un engagement prend encore plus de poids quand la cause que tu défends ne touche pas un intérêt personnel.

En quoi consiste ton métier de productrice au quotidien ?

La productrice, le producteur, c’est l’agrégateur. Il va repérer des projets qu’on lui amène ou dont il est à l’initiative, puis il va aller chercher les talents, les moyens financiers et humains qui vont permettre de passer du script à l’œuvre.
En terme de moyens financiers, il y en a principalement deux, les fonds publics comme le CNC, et les fonds privés. Le producteur doit également pré-vendre le film aux distributeurs, puis à la sortie du film il doit assurer le « service après-vente », c’est- à-dire le marketing, la promotion et la communication. 

C’est un métier qui demande des compétences artistiques, business, commerciales… très différentes mais complémentaires. On porte souvent plusieurs casquettes en même temps !

Tu cites ton père comme modèle, il y a donc une place à donner aux hommes dans un engagement pour les femmes ?

Un engagement prend encore plus de poids quand la cause que tu défends ne touche pas un intérêt personnel. Par exemple, Jacques Audiard a pris ouvertement parti pour la cause des femmes dans le cinéma au dernier Festival de Venise. Il a été très écouté et très suivi, d’abord parce que c’est Jacques Audiard, mais aussi parce qu’il défend ses convictions de manière désintéressée, le retentissement qu’a eu son intervention n’en a été que plus important.

Un « Bonus Parité » a été voté par le CNC. Il permet d’obtenir une augmentation de 15% sur le fonds de soutien délivré par celui-ci si certaines proportions de parité sont respectées à des postes-clés.

Comment as-tu rejoint 5050*2020 ?

Je recevais la newsletter de « Deuxième Regard », le mouvement qui a précédé 5050*2020. Puis j’ai été contactée par l’une des fondatrices de ce nouveau mouvement, Priscilla Bertin (une autre productrice chez Silex Films ndlr) qui m’a invitée à la première réunion « officielle ». En parallèle, le mouvement « Me Too » a déclenché une prise de conscience : je m’étais déjà engagée individuellement grâce à mes projets, mais après l’affaire Weinstein j’ai senti que je devais passer à l’étape suivante en rejoignant un collectif qui donnerait une autre dimension à mon engagement. J’ai été agréablement surprise de constater que 5050*2020 mettait sur le même plan la défense de toutes les minorités dans le cinéma, pas seulement des femmes… Donc lorsqu’on m’a demandé de devenir co-présidente du mouvement en juillet 2018, j’avais beaucoup de raisons d’accepter…

On sent que les mentalités ont bougé, à voir si ça se traduit dans la réalité des films.

Après une année 2018 bien remplie pour 5050*2020 (montée des marches des 80 à Cannes en mai, Assises sur la parité dans le cinéma en septembre…), quels sont les premiers résultats qui ont transformé le « moment » en « mouvement » dans le cinéma ?

Suite aux Assises sur la parité dans le cinéma, un « Bonus Parité » a été voté par le CNC. Il permet d’obtenir une augmentation de 15% sur le fonds de soutien délivré par celui-ci si certaines proportions de parité sont respectées à des postes-clés. Il y a un barème de 10 points où chaque poste-clé représente 1 point (chef opératrice, productrice, chef costumière…) ; le poste de réalisatrice lui, vaut 2 points ; le bonus se déclenche a partir d’un score de 5 sur 10. Pour un financement initial de 100 000€, ça fait 15 000€ de plus, ce n’est pas négligeable dans le budget d’un film !

Le CNC va communiquer les premiers chiffres de cette mesure en mai, le Festival de Cannes sera donc une bonne occasion de les partager, et de tirer des premiers bilans. On sent que les mentalités ont bougé, à voir si ça se traduit dans la réalité des films.

Tu souhaites « changer les représentations et les décideurs » : comment expliques-tu que les instances dirigeantes du cinéma, et notamment au Festival de Cannes, demeurent exclusivement masculines (malgré les apparences seulement 17% de femmes présidentes du Jury…) ? Et comment ça se passe côté production ?

C’est vrai que les Festivals de manière générale demeurent un bastion masculin blanc de plus de 50 ans… Ce sont des métiers qui conservent ! (rires) 

Dans la production, nous ne sommes encore que 20 % de femmes détentrices de leur société de production, c’est peu… Mais côté distribution Le Marché du Film compte déjà pas mal de vendeuses, et cela évolue.
La grande chance du métier de producteur, c’est le fait que chaque film est une remise en question complète : excepté pour les gros qui ont 3 films la même année, les autres se remettent en jeu a 100% à chaque projet, cela permet de laisser la place à de nouveaux entrants.

Que conseilles-tu a celles et ceux qui souhaitent se lancer dans les métiers du cinéma ?

Il faut oser essayer, tenter son « ascension … Dans mon cas personne n’y croyait et pourtant ça a marché, j’espère que ça ouvrira la voie à d’autres et qu’elle sera moins difficile pour eux, pour elles. Parier sur la jeunesse, sur des gens qu’on ne connaît pas, c’est comme ça qu’on peut écrire les plus belles histoires…

Pour en savoir plus sur Laurence Lascary :

Sa boîte de prod De l’autre côté du périph (DACP) c’est ICI

Pour la suivre sur Insta c’est ici @lascary_dacp

Un grand merci au MK2 quai de Loire pour leur accueil.

 

Pauline Delsalle

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