Clou, un nom bien choisi pour une chanteuse qui nous touche en plein cœur. Nommée cette année dans la catégorie Révélation féminine aux Victoires de La Musique, Clou nous emporte avec son premier album, Orages, où le naturel de sa voix n’enlève rien à la puissance de chansons qui dressent le portrait d’une fille de son époque.  Une rencontre aussi émouvante que détonnante à lire et à écouter.

Bonjour Clou. J’ai lu que ton pseudonyme est en fait presque devenu ton nom, d’où vient-il ?

Ce sont mes parents qui m’ont donné ce surnom. Quand j’étais petite, j’étais très timide et réservée et je compensais ce tempérament par des blagues. Ils m’ont donc appelé « Anne-Clown » puis « Anne-Clou » puis tout simplement « Clou ». C’est tombé un jour dans l’oreille de ma meilleure amie de collège, qui l’a fait passer dans la cour de récréation.

Lorsque j’ai cherché un nom de scène, « Anne-Claire » me semblait presque artificiel. C’était plus intéressant de me présenter comme Clou. Le pseudonyme me permettait également de me protéger, « Clou » remplissait donc toutes les conditions nécessaires pour faire ce métier !

Tu as été révélée en 2014 par un radio-crochet de France Inter mais tu faisais déjà de la musique avant, comment as-tu vécu tes débuts où ce n’était pas ton seul métier ?

Je faisais partie d’un groupe, on jouait dans des bars, on faisait des premières parties dans des toutes petites salles, des cafés concerts, et même dans des restaurants !

J’avais vraiment une double vie entre la semaine avec ses horaires de bureau, et le week-end passé en studios de répétition, en écriture ou en train de chanter.

Clou

Quand le radio-crochet de France Inter est arrivé, ça a continué puisque j’allais chanter à la Maison de la Radio le soir. Tout ça était absolument épuisant, mais je n’en garde qu’un souvenir de joie, celle de pouvoir enfin faire de la musique devant des professionnels et sur une radio nationale. Beaucoup de gens font ça : quand tu as une passion, tu trouves toujours des moments pour t’y consacrer. 

Ton premier EP en anglais sorti en 2015, Clou, comportait 3 chansons en anglais et 3 en français. En revanche ton album Orages est entièrement en français à une exception près, « Tomorrow ». Pourquoi ce choix ?

D’abord, ça paraît évident mais je vais le dire ! Le français est ma langue maternelle, je tenais donc à cet album en français. Je voulais aussi me prouver que j’étais capable de le faire et puis, je souhaitais également rendre hommage à Tôt ou Tard, mon label, qui met à l’honneur la chanson française depuis longtemps.

Après c’est vrai que j’ai commencé à écrire mes chansons en anglais et que j’ai grandi en écoutant des groupes américains, c’est pour ça sans doute que j’ai tout de même gardé une chanson en anglais, la dernière de l’album, « Tomorrow », qui est presque une chanson cachée… Il faut écouter l’album jusqu’au bout pour la trouver. 

Tu as mis 4 ans à sortir ton album, pourquoi avoir choisi le temps long à l’heure du digital ultra-rapide ?

Pour moi ces 4 ans sont passés très vite, je ne les ai pas vécus comme une longue période. C’est le temps qu’il m’a fallu pour démissionner, organiser cette nouvelle vie autour de la musique et surtout rencontrer les bonnes personnes avec lesquelles travailler. Ce n’est pas évident, on peut se tromper en chemin au début, il faut savoir le reconnaître puis accepter de tout recommencer à chaque fois. C’est cela qui met le plus de temps. Ensuite, il faut trouver les bonnes chansons, le bon label, et il faut préparer la sortie. Finalement je dirais que j’ai mis 2 ans à faire l’album et 2 ans à le sortir. 

D’ailleurs, sur l’ EP sorti au moment du premier confinement, on trouve une chanson qui s’appelle « Je prends mon temps ». Ce titre marque ma vie, il me fait du bien aussi, il faut prendre le temps de faire les choses qui nous tiennent à cœur.

On vit dans une époque qui valorise tellement la vitesse que le facteur temps est mis de côté comme si c’était une tare de prendre son temps pour faire les choses. 

Clou

Et à contrario pourquoi avoir donné à l’album ce titre Orages qui désigne un phénomène météo très court et soudain ?

Le côté soudain du titre « Orages », je n’y avais jamais pensé ! Mais je suis de ces jeunes filles romantiques qui adorent regarder les orages. C’est un mot que j’aime pour sa sonorité, l’image qu’il suggère immédiatement. Il fait également référence à un de mes livres préférés, Les Misérables de Victor Hugo, que j’ai dévoré au lycée. Il y est question de la « tempête sous un crâne » dans un chapitre dans lequel Jean Valjean a un cas de conscience (il doit se dénoncer). C’est une expression extrêmement visuelle qui m’a hantée pendant longtemps, je trouvais que ça décrivait assez bien ce qui peut se passer dans la tête de quelqu’un et ce qui ne se voit pas forcément à l’extérieur.

Beaucoup d’émotions fortes sont sorties dans cet album, dans chacune des chansons : sous forme de grosses tempêtes, de petits orages, d’autres étaient des pluies d’été toutes simples… Mais l’image de l’orage me revenait systématiquement de cette manière-là. Et je me suis dit que si je n’avais qu’un album à faire, il faudrait qu’il s’appelle comme ça.

Clou

Je trouve ce mot tellement joli, le jeu de mot avec « Ô Rages » qu’il contient aussi…

Orages parle de souffrance pour accéder à la force, à l’indépendance et à la liberté. Ça m’a rappelé les thématiques d’une autre artiste, Christine & The Queens, dont tu as repris « Saint Claude » d’ailleurs. Quel est ton lien avec elle ?

Je suis heureuse si on entend un lien avec la musique de Christine & the Queens ! Le lien serait peut-être dans la manière poétique d’écrire (j’espère !) et dans l’usage d’images, d’instantanées, et puis, toujours la pop, partout, tout le temps. 

Pour l’anecdote, je la suivais déjà à l’époque de MySpace ! Lorsqu’elle a ensuite connu le succès incroyable et mérité qui est le sien, même si je ne la connaissais pas personnellement, j’ai eu l’impression qu’on me la « prenait » un petit peu, comme souvent quand un artiste qu’on apprécie de façon intimiste devient d’un seul coup très connu.

Concernant la chanson « Saint Claude » reprise pour Apple, c’est pour moi le pendant d’une autre chanson : « One of Us », une chanson de Joan Osborne. Christine parle d’un jeune homme dans un bus qui se fait agresser tout ça jusqu’à la station « Saint Claude » dans le Marais à Paris. Et dans « One Of Us », on se demande si Dieu n’est pas tout simplement quelqu’un qui prend le bus comme nous. Je voulais même faire un mash-up entre ces deux chansons car pour moi elles se rejoignent totalement.

Tu entretiens une grande épure sur l’ensemble de l’album. La priorité est donnée à ta voix, sans beaucoup d’ajouts, on dirait presque que tu joues dans notre salon en toute intimité. Pourquoi ce choix ?

C’est vrai que ce parti-pris est à rebours de ce qui se fait aujourd’hui.

Même si j’aime écouter de la pop, du folk, du rap, la chanson française est vraiment mon ADN.

Clou

Il me tenait à cœur de faire des chansons accessibles. Dan Lévy, mon arrangeur, a choisi de privilégier ce côté épuré. Même si, en studio, j’ai essayé d’autres manières de chanter, de sourire davantage, ou d’avoir une voix plus punchy, ça ne marchait pas du tout ! C’était mieux quand je chantais comme au concert ou comme chez moi.

Malgré le côté naturel, il y a des chansons plus orchestrées, comme « La Tempête », où on s’est bien lâchés sur les cuivres, ou « Rouge » avec sa puissante envolée de synthés. Dan Lévy souhaitait néanmoins conserver le squelette des chansons pour que chacune puisse tenir en guitare-voix ou en piano-voix quoi qu’il arrive.

C’est ce qui était le plus important pour moi, faire quelque chose que je trouvais beau et qui me ressemble plutôt que de me demander ce qui marche ou pas.

Clou

Je voulais pouvoir assumer complètement cet album pour le défendre à 100%.

« Orages » est parsemé de références à ta passion pour la lecture, est-ce que tu peux nous en dévoiler quelques-unes ?

« Comment » reprend Henri Michaux : dans un essai il raconte un rêve affreux sur le vertige de la vie et sur le fait que ce sont nos aînés qui tirent les fils de nos actions. J’en ai fait un morceau sur l’absurdité de notre quotidien. La chanson est sortie en zouk, je sais que c’est absurde aussi, mais c’est comme ça !

« La Tempête », comme « Orages », c’est toujours Victor Hugo, je suis fan ! 

« On avance » est une référence à Alain Souchon qui a écrit une chanson du même nom.

« Jusqu’ici tout va bien » reprend un passage du film « La Haine » de Matthieu Kassovitz qui m’a beaucoup marqué quand je l’ai vu ado : un homme saute du dernier étage en continuant à dire « Jusqu’ici tout va bien ». Ça m’a rappelé notre époque et cette capacité qu’on a à fermer les yeux sur nos problèmes ou notre réalité

Clou

L’écologie par exemple, les affaires de famille, je me souviens aussi que lorsque j’ai écrit cette chanson, nous étions en pleine affaire Benalla et je me disais que le sujet ne vivrait pas longtemps, comme d’habitude, « jusqu’ici tout va bien ». 

Et les réseaux sociaux?

C’est vrai aussi. Il me semble qu’il faut prendre du recul, et adopter une attitude presque taoïste vis-à-vis d’eux. Quand ça va comme quand ça ne va pas, il faut te dire que tu n’es pas complètement responsable de ce que tu produis: c’est le contexte, les autres, les rencontres, un petit peu de chance… Quand tu n’y arrives pas, ce n’est pas que toi… Et quand tu y arrives non plus ! 

Jalouse est une très belle chanson sur l’adolescence et son manque de confiance en soi face aux images de papier glacé. Comment as-tu vécu la tienne ?

Cette chanson est une balade qui parle d’une époque maudite où j’avais tous les stigmates de l’ado, enfin, presque tous. Je ne me mettais pas au fond de la classe, mais pas non plus devant, j’étais bien au milieu pour éviter qu’on se souvienne de moi, je m’habillais en noir tout le temps… En même temps, c’est aussi une époque où j’ai beaucoup chanté dans ma chambre, où j’ai découvert des groupes que j’adore encore aujourd’hui, c’est là que j’ai  rencontré mes meilleurs amis, mon premier amour aussi.

A 16 ans, je voulais ressembler à tout le monde sauf à moi. Je me sentais assaillie d’images de gens sublimes (c’était la période des tops models). Ma mère achetait des magazines féminins et je pensais, comme avec les réseaux sociaux aujourd’hui, que c’était la normalité, et je me trouvais donc bizarre tout le temps. 

L’adolescence est aussi une période où on ne veut pas être soi, ce qui fait qu’on est jaloux de tout le monde. Ce sentiment d’envie revient souvent dans les métiers créatifs. On est souvent comparé les uns avec les autres, et on ne se trouve à nouveau pas bien. Je pense qu’il y a un travail à faire sur soi plutôt que de rentrer dans la compétition.

Clou

Narcisse aborde les violences faites aux femmes. Pourquoi as-tu eu envie de mettre ce sujet en avant ?

Narcisse a été écrite avant de commencer à bosser sur l’album. Je l’ai faite écouter à Dan Lévy au début du travail, j’étais très hésitante sur le côté brut de la chanson. Il a insisté pour qu’on garde les paroles telles quelles et il m’a retiré ma guitare pour la remplacer par des cordes et un piano qui trébuche et tombe à la fin.

Cette chanson décrit la vie de ma maman, de ma sœur et moi petites.  J’ai eu un papa compliqué, la violence était tout le temps là ; j’ai cru que c’était ça l’amour, j’ai mis du temps à en sortir, et cela ressurgit dans l’écriture de temps en temps. Si les chansons sont réparatrices, celle-là l’est tout particulièrement. Après, à mon sens, Narcisse n’est pas genré, il existe des Narcisses femmes aussi.  

Comme au Cinéma traite d’un rêve d’actrice sur le mode de l’humour. Est-ce que tu as eu envie de faire ce métier ?

Non, jamais. J’ai quand même passé des castings, il y a peu parce que j’étais flattée déjà qu’on pense à moi pour un rôle. Mais hélas, je n’ai pas le lâcher-prise des acteurs, je suis dans une maîtrise qui ne marche pas à la caméra, sauf à jouer mon propre rôle, peut-être, sur un malentendu. 

Et cette chanson parle plutôt de vivre son quotidien de façon passionnée.

Même avec le scénario le plus simple, le plus pourri, le plus ordinaire, il faut vivre passionnément.

Clou

Il faut vibrer avec ce qu’on a, qu’on soit dans un film des frères Dardenne ou dans une comédie romantique anglaise. Bon, on ne va pas se mentir, je préfèrerais être dans Star Wars ☺  

Quels sont tes projets pour cette fin d’année ?

  La tournée est enfin là, je l’attends depuis 1 an ! C’est peut-être cliché mais c’est génial de rencontrer le public ! L’émotion est là chaque soir, même si les lieux sont très différents. On passe des salles intimistes avec un public super attentif aux clubs de rock où les gens sont debout et où ça danse dès que tu joues un titre entraînant. L’équipe est comme une colonie de vacances, on change de ville chaque jour et on mange de la choucroute, c’est trop bien ! 

J’essaie de tout faire par étapes mais je suis déjà dans le deuxième album que j’ai commencé à écrire pendant le confinement. J’aime aussi garder la discipline de l’écriture et de la composition pour avoir de la matière et du choix. Je pense qu’on écrit bien quand on fait ça régulièrement ; cela me permet d’avoir une certaine liberté et de ne pas trop m’attacher aux chansons, de ne garder que celle qui me sont essentielles à la fin.

Je prépare également la sortie d’un livre écrit pendant le confinement et qui sortira en avril 2022. C’est un projet dont je ne peux pas encore parler mais qui me tient à cœur et je suis très heureuse qu’il voie le jour, à suivre ! 

Clou est habillée par Leon & Harper – photos de Solenne Jakovsky pour Le Prescripteur. Merci à Astrid et au label Tôt ou Tard pour l’organisation de cette interview ! 

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