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La saison des lucioles // Chapitre 4 – Le retour

Cet été, découvrez La saison des lucioles, une délicieuse nouvelle *érotique* de G.A O’Neill écrite spécialement pour Prescription Lab en partenariat avec Albin Michel ! Aujourd’hui sort le tout dernier chapitre « Le retour ». Quel destin attend Diane ? La réponse au bout de ces lignes…

La saison des lucioles

Chapitre 4 – Le retour

Illustration de @marieguu

 

 

— Maman !

— Ah, mes chéris, que c’est gentil d’être venus me chercher !

— Mais ça nous fait plaisir. Alors ce voyage ? demanda Tim.

J’avais du mal à le qualifier, ce voyage.

— Je dirai que c’était davantage un voyage intérieur qu’une villégiature.

— Houla ! T’es devenue mystique, me fit-il en riant.

— Peut-être, mon chéri.

 

Pour la première fois depuis la mort de mon mari, j’étais heureuse de retrouver l’appartement, de sentir les odeurs familières.

Léonie m’apporta une tisane bien chaude comme je les aime pendant que Tim déposait ma valise dans ma chambre. Ils étaient tellement mignons, tellement aux petits soins. De les voir si grands, si indépendants…

— Maman, qu’est-ce que t’as ?

— Oh, rien ! dis-je en essuyant des larmes naissantes, c’est juste que vous êtes là et je suis tellement heureuse.

— Maman, tu vas me faire pleurer, arrête, dit Léonie.

— Faites-moi un câlin, vous m’avez manqué.

Je les serrai contre moi comme lorsqu’ils étaient tout petits. J’avais le sourire aux lèvres en repensant à leur petite démarche gauche lorsqu’ils venaient étreindre leur maman. Sauf que j’étais à présent devenue leur petite maman et c’est eux qui mettaient ma tête contre leur cou.

 

Une fois les enfants partis. Je pris une bonne douche et appelai ma meilleure amie, Anita. Une heure plus tard, nous étions à discuter comme deux adolescentes.

 

— Tu t’es tapé le prof de surf ! dit-elle, un grand sourire aux lèvres. C’est pas vrai ! Un petit trentenaire… qu’est-ce que je donnerais…

— Tu n’as pas à te plaindre avec Éric.

— Non et on s’adore, mais un petit jeune musclé, je pourrais plus jamais, dit-elle les yeux dans le vague. Et cet homme mystérieux, que s’est-il passé avec lui ?

— J’ai vraiment merdé. Il y avait quelque chose entre nous. Il avait vraiment l’air d’être un type bien et il me plaisait beaucoup.

Alors que je disais cela, des larmes me vinrent aux yeux.

— Écoute, il ne faut pas avoir de regret, c’était un beau voyage, tu as fait de belles rencontres. Tu viens de perdre François-Xavier, tu ne vas pas entamer une nouvelle relation. Tu es encore fragile, regarde-toi, tu es à fleur de peau. Le moindre truc te fait pleurer. Honnêtement, tu devrais aller voir un psy, on dirait que tu vas craquer.

— Décidément, tu es la deuxième personne à me le dire. Mon prof de surf m’a dit la même chose.

— Perspicace, le petit jeune. Écoute, je suis la marraine de Tim, je sais bien que tu restais comme une merde toute la journée sur ton canapé en nous disant que tu étais à tes soi-disant cours du Louvre.

— Il m’a vendue !

— Il t’aime surtout. Tes enfants t’aiment et la meilleure chose que tu pourrais faire pour eux c’est de prendre soin de toi. Ces vacances sont le début de quelque chose, j’en suis certaine, mais rien n’est gagné.

— Tu te souviens de notre rêve d’ouvrir un restaurant ?

Anita esquissa un petit sourire nostalgique.

— Ouais, on rêvait d’un truc baba cool où l’on pourrait manger allongé dans une ambiance de fumerie d’opium ! dit-elle en riant. Oui, je me souviens.

— On avait un peu trop fréquenté les coffee shop à Amsterdam, mais ça te dirait de te lancer avec moi ?

— T’es sérieuse ?

— On ne peut plus sérieuse. Ces derniers mois, j’ai bossé sur un business plan.

— Dire que tu m’avais caché ça !

— Eh oui, je n’ai pas fait que rester allongée comme une grosse merde, même si je ne suis pas allée à un seul cours du Louvre. Ce restaurant, il faut qu’on le lance. Est-ce que t’es avec moi ?

— Il faudrait qu’on démissionne… qu’on mette pas mal de sous dans l’affaire.

Je voyais déjà un sourire se dessiner sur ses lèvres.

— Avec ton réseau et le mien, on devrait pas avoir de mal à trouver des investisseurs. Écoute : toi t’es DAF, moi je suis la marketeuse. À nous deux, c’est obligé qu’on cartonne. Et puis qu’est-ce qu’on risque ?

— Ben, notre job, de l’argent…

— Le job c’est la zonzon ! À nos âges, on n’a plus le droit de faire de concessions, de céder au confort. Nos enfants sont grands et ton mari ne va pas te mettre à la porte, que je sache.

Il y eut un long silence.

— OK, je te suis ! c’est un truc de ouf !

Elle était surexcitée. Déjà qu’elle n’était pas du genre calme, là, je l’avais gonflée à bloc.

Contre toute attente, la mort de François-Xavier m’avait permis d’avancer et de prendre des décisions, les bonnes décisions. Curieusement, je me sentais plus libre que je ne l’avais jamais été auparavant.

 

S’ensuivit toute une période fastidieuse de peaufinage du business plan, de recherche de fonds et de locaux.

Étonnamment, la collecte de fonds fut plus rapide que prévu. Grâce à nos contacts, nous pouvions fêter nos premiers cent mille euros au bout de deux mois.

 

— Ma chérie, c’est formidable ! C’est une nouvelle vie qui commence ! s’exclama ma mère, alors que je venais lui annoncer la nouvelle. Ça avance vite on dirait.

— Oui, je touche du bois, mais ce n’est pas encore gagné et l’emplacement est crucial.

— Vous y arriverez ! dit-elle, enthousiaste.

— Et toi, comment vas-tu ?

— Moyennement, tu sais, j’ai rencontré un homme très étrange et malgré mon âge et mon expérience je reste ébranlée. Je l’ai rencontré au club de bridge et il m’a très vite courtisé. Il s’appelle Pierre. Au début il m’a séduite, car il a beaucoup d’humour. Il m’a invitée au restaurant et figure-toi que ne le voyant pas sortir sa carte à la fin du repas, j’ai fini par prendre la mienne et qu’il n’a pas trop insisté pour payer.

— Quel goujat !

— Exactement, à plus de quatre-vingts ans, tu imagines… Et ce n’est pas tout… Pendant tout le repas, il n’a parlé que de lui. S’il m’a posé deux questions, c’est le bout du monde. Il m’a dit qu’il m’inviterait dans un très bon restaurant et devine quoi ?

— Et alors, pas de nouvelles… ?

— Si ! Ce monsieur m’appelle, je décroche, une voix d’homme répond : « Je suis bien chez Mme Vaudreuil ? » Oui, c’est moi-même à l’appareil, lui dis-je, et là il me déclare presque sa flamme.

— Ah bon ?

— Je te jure, mais attends. Il me dit qu’il a trouvé mon numéro depuis plusieurs semaines, mais que c’est seulement maintenant qu’il ose m’appeler.

— Il n’avait pas ton numéro ?

— Si, il avait mon portable, mais tu sais, il a quatre-vingts ans, dit-elle comme si elle en avait trente de moins…, et peut-être qu’il l’avait effacé ce qui expliquerait pourquoi il a appelé sur mon fixe. Bref, il me dit qu’il a beaucoup pensé à moi et qu’il aimerait vraiment que l’on se revoie. Mais tu sais, tout cela avec une telle délicatesse, une telle sensibilité, je dirais presque de la timidité. Je te jure que je ne l’ai pas reconnu.

— Alors ? dis-je en ouvrant de grands yeux, ravie que pour une fois ma mère se laisse attendrir par un homme.

— Alors, il me donne rendez-vous dans un restaurant vraiment sympa. À la fois chic et intimiste, pas tape-à-l’œil.

— Et alors ? demandais-je, impatiente.

Ma mère avait l’art d’étirer les récits à n’en plus finir.

— Et là, figure-toi que cet abruti n’est pas venu !

— Non, c’est pas possible !

— Je pense qu’il s’est fichu de moi.

— Mais c’est inconcevable, tu as essayé de l’appeler ? Peut-être qu’il a eu un problème.

— Certainement pas ! Je ne vais pas lui courir après. Et puis le rendez-vous était précis. Il faut dire je n’étais pas la seule, il y avait un homme devant la porte du restaurant à qui, visiblement, on avait également posé un lapin. Quand je suis partie au bout de vingt minutes, après avoir demandé deux fois au restaurateur si on avait appelé pour moi, il était encore là à poireauter.

— Quel dommage !

— Vraiment, les hommes, tous les mêmes… Tu imagines, à quatre-vingts ans, jouer encore avec les sentiments. C’est ridicule. Enfin, c’est sans regret. Il est définitivement classé dans ma liste d’abrutis à ne plus revoir.

Nous restâmes toutes les deux silencieuses quelques instants à méditer sur l’indélicatesse de certaines personnes. Si ma mère pensait à Pierre, je pensais à mon propre comportement et revis, comme cela m’arrivait souvent, le visage de FX dans cette voiture alors que j’étais dans les bras de Firmin. Je chassai cette image de mon esprit.

— En tout cas, reprit ma mère, cela nous donne une bonne idée de restaurant où fêter ta nouvelle aventure.

— Oui, tu as raison. Il s’appelle comment ce resto ?

— Il s’appelle… mon Dieu, comment c’est déjà ? C’est un nom de bestioles… Ah oui, Les Lucioles.

Mon sourire retomba.

— Les Lucioles tu dis ?

— Oui, c’est ça, Les Lucioles, tu connais ?

— Maman, est-ce que tu es bien certaine que c’était Pierre que tu as eu au téléphone ce jour-là ?

— Comment ça ? Mais bien sûr, enfin, qui veux-tu que ce soit ? Il m’a quand même donné rendez-vous. Bon, si on ouvrait au moins une bouteille de champagne, dit-elle en se levant.

—Maman, on fêtera ça plus tard.

Ma mère revint, déçue, avec deux verres d’eau.

— Merci, Maman. Bon, à propos de Pierre, tu m’avais dit qu’il n’était pas comme d’habitude. En quoi il n’était pas comme d’habitude ?

— Eh bien… que je réfléchisse… Son ton était différent.

— Tu veux dire sa voix ?

— Oui, peut-être aussi, mais pourquoi ces questions, enfin ? Même si c’était quelqu’un d’autre, je ne vais pas rappeler Pierre pour autant. C’est fini et puis c’est tout.

— Maman, cet homme qui t’a appelée, je crois que c’est quelqu’un que j’ai rencontré lorsque j’étais en Martinique. Je ne t’en ai pas parlé, mais c’est quelqu’un qui m’a beaucoup plu.

— Vraiment, ma chérie ? Je suis contente pour toi, mais comment est-ce possible ? Tu crois qu’il… Mais nous avons discuté un bon moment.

— D’après ce que tu m’as dit, c’est surtout lui qui a parlé. Est-ce qu’il t’a appelée par ton prénom ou a fait référence à votre précédent rendez-vous ?

Elle resta un moment songeuse.

— Non, effectivement… et c’est vrai que sa voix était vraiment différente, plus grave je dirai… mais la liaison était mauvaise. Il y a des moments où je ne l’entendais plus trop… Mais donc l’homme qui attendait en même temps que moi…

— C’était sûrement lui ! Décris-le-moi.

— Ah ! c’était un bel homme, la quarantaine passée, brun avec de belles boucles légèrement grisonnantes ; j’ai eu tout le loisir de l’admirer.

Je revoyais FX. C’était lui et pour la deuxième fois je lui avais posé un lapin, mais cette fois-ci je n’y étais vraiment pour rien… Quelle poisse !

— Alors comme ça tu as eu un prétendant là-bas. Je suis contente pour toi ! Il avait l’air d’un type bien. Mais pourquoi tu n’as pas repris contact avec lui à ton retour ?

— C’est un peu compliqué. Nous n’avons pas eu l’occasion de nous dire au revoir. À mon retour, j’ai commencé à chercher ses coordonnées, mais il était introuvable sur le net, et puis je me suis dit que c’était mieux de laisser tomber.

— On voyait bien qu’il était déçu, il a regardé plusieurs fois son portable.

Nos yeux s’illuminèrent en même temps.

— Maman, il a peut-être essayé d’appeler. Si c’est le cas, alors son numéro est enregistré sur la box.

J’allumai la télé et après deux manipulations j’arrivai sur le menu des appels. Je descendis jusqu’à la date du fameux rendez-vous.

— Regarde Maman, ça doit être ce numéro-là !

C’était un numéro de téléphone fixe.

— Il a dû essayer de rappeler une fois rentré chez lui.

— Super ma fille ! Alors, appelle pour voir.

— Là, tout de suite… ?

— Mais oui tout de suite !

J’avais tout d’un coup le cœur qui battait la chamade et les mains moites. Je m’isolai dans la cuisine et pris mon courage à deux mains.

La tonalité retentit, mais la déception ne tarda pas : la ligne était suspendue.

— Alors ?

— Rien, l’abonnement a été suspendu.

— C’est vraiment pas de chance. Mais au fait, on n’a pas regardé s’il avait laissé un message.

Je revins sur le menu messagerie de la box avec espoir et appuyais sur play.

Bonjour, Diane, c’est François-Xavier.

Décidément, tu ne veux pas me voir. J’avais pourtant cru au téléphone que… enfin. Je pars le 2 septembre pour Singapour pour une mission de deux ans. Si tout se passe bien, je vais peut-être m’y installer. J’avais envie de te revoir…

Puis, il avait raccroché.

Ma mère fit la grimace.

— Il s’appelle François-Xavier ?

— Oui, j’avais oublié de te le dire…

Nous avons ri.

— Bon, c’est foutu.

— Tu plaisantes, le 2 septembre c’est… dans trois jours. Tu as trois jours pour trouver ses coordonnées. Tu as essayé l’hôtel où vous étiez ?

— Non, bonne idée !

 

— Madame, je comprends votre déception, mais nous ne donnons pas les coordonnées de nos clients.

Ma mère m’arracha le combiné des mains.

— Bonjour, je suis la maman de Diane Vaudreuil.

J’avais l’impression d’être une gamine de douze ans.

— Vous êtes monsieur… ?

— Lamoureux, Steve Lamoureux, pourquoi ?

— Mais je connais très bien la famille Lamoureux. Vous êtes de Balata, c’est ça ?

— Non, je suis de Montpellier et comme je l’ai dit à votre fille, nous ne donnons pas les coordonnées de nos clients. Je suis désolé.

Ma mère fulminait.

— Non, mais franchement, cette politique de confidentialité… Avant, tout était tellement plus simple, tout le monde se connaissait. Et si j’étais la pauvre mère mourante de ce François-Xavier…

— A priori tu aurais son numéro.

Ma mère qui aimait avoir le dernier mot ouvrit la bouche puis se ravisa avec un petit air mécontent devant la logique de ma réponse.

— Bon, que nous reste-t-il ? demanda-t-elle.

— Il nous reste le restaurant ! Il aura forcément laissé un numéro de portable.

J’étais encore une fois au bout du fil en train d’expliquer à quel point il était urgent que je retrouve ce numéro.

— Non, mais attendez madame, si tout le monde nous demande de retrouver les numéros… Nous ne sommes pas les renseignements. En plus par souci…

— … de confidentialité…, continuai-je fatiguée d’entendre la même réplique.

— C’est exactement cela. Je suis vraiment désolée, madame.

Une heure plus tard, je me trouvai devant le restaurant avec ma mère.

— J’y vais, Diane.

— Non, je préfère y aller moi-même, Maman.

Ma mère attendit pas loin de dix minutes avant que je ne ressorte.

— Alors ?

— Rien, elle n’a rien voulu lâcher.

— Laisse-moi faire.

Ma mère entra de son pas de sénateur.

Elle ressortit assez vite. Naturellement, l’hôtesse avait dû la jeter. C’était sans espoir.

— Et voilà, fit-elle une fois à ma hauteur.

— Comment ça ?

Elle me montra un bout de papier avec un numéro de téléphone.

— Comment t’as réussi ?

— La bonne vieille méthode !

— Non, tu t’es délestée de quelques billets ?

— Bien sûr que non ! Tu n’as pas vu que c’était une Antillaise-en ! fit-elle avec un accent plus prononcé que d’habitude. C’est une demoiselle Saint-Amant. Figure-toi que nous sommes parents, car son bisaïeul avait épousé une Melle Matignon qui a eu deux enfants…

— Maman, s’il te plaît…

— Oui, bon, bon, voici le numéro.

Je m’éloignai un petit peu et composai le numéro, le cœur battant.

Mais nouvelle déception. Il avait sans doute coupé ses lignes avant de partir. Ou peut-être avait-il appelé d’un téléphone pro qu’il n’utiliserait plus une fois là-bas.

— Je crois que nous avons tout essayé.

— Non ma chérie, nous n’avons pas tout essayé.

Le soir, je cherchai sur le net le nombre de vols vers Singapour le 2 septembre.

Il y avait cinq compagnies qui proposaient des vols ce jour-là, mais uniquement deux en vols directs : Air France et Singapore Airlines.

 

Le lendemain soir je me posai mille questions.

« N’était-ce pas ridicule d’y aller ? Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir lui dire ? » et puis, vu ma veine, il était probable que je me casse le nez.

Il y avait un vol le matin et un vol le soir. Je me souvins que FX n’était pas du matin. Je pariai sur les deux vols du soir et décidai de m’y rendre pour 16 h 30.

 

J’étais partie plus tard que prévu. Dans la rue, je hélai un taxi.

— Bonjour monsieur, je vais à l’aéroport François-Xavier de Gaulle, s’il vous plaît.

— Très bien.

Je n’arrêtais pas de regarder l’heure.

— Est-ce que vous ne pourriez pas aller un peu plus vite, monsieur, je suis pressée.

Le chauffeur prit un ton excédé.

— Écoutez, si vous êtes pressée…

— Si je suis pressée, le coupais-je, je prends un taxi.

Il convint de la logique de mon propos, m’adressa un petit sourire dans le rétroviseur et appuya sur l’accélérateur.

Dehors, une pluie torrentielle se mit à tomber. Pourtant, on pouvait voir de belles zones de ciel bleu. Cela ressemblait à une pluie tropicale. L’air était particulièrement doux lorsque je sortis de la voiture.

C’était une pluie comme je les aime, qui lave tout.

 

Je me rendis d’abord aux comptoirs d’enregistrement d’Air France dont le vol partait un peu plus tôt que celui de Singapore Airlines et m’assis en face, un livre à la main.

Pas de FX à l’horizon.

« Et s’il avait changé la date du départ ? » Je n’y avais pas pensé, mais c’était tout à fait possible.

 

Je levai les yeux de ma lecture sur laquelle je n’arrivais de toute façon pas à me concentrer, mais cela me permettait d’avoir les mains occupées.

Toujours rien…

Puis, je vis un homme au comptoir Business en train de déposer une Samsonite bleue sur la balance.

Il était grand, brun. Je ne l’avais pas vu arriver. Il reprit son passeport et se dirigea vers la zone d’embarquement.

C’était lui.

Je restai figée.

Je le regardai suivre la queue en zigzag. Il allait bientôt passer la douane.

Un comptoir se libéra et la personne devant lui se présenta. Il serait le suivant.

Je me levai et me précipitai à côté de la zone prête à crier son nom.

Mais je n’y arrivais pas. Je n’arrivais pas à prononcer ce fichu prénom.

Il avançait à son tour et présenta son passeport.

 

— Non ! criai-je.

Les gens dans la file se retournèrent vers moi. Certains sursautèrent et des agents de sécurité approchèrent.

Il se retourna et me vit.

Je ne savais pas comment interpréter son expression. Il n’avait pas l’air mécontent de me voir, il paraissait seulement surpris.

— Monsieur, vous connaissez cette femme ?

— Je crois, oui. J’ai un avion à prendre, dit-il.

— Oui, et les personnes derrière vous aussi, dit le douanier. Je vais vous demander de sortir de la file, monsieur.

FX s’exécuta, il se dirigea vers moi, mais resta à distance derrière les rubans de sécurité.

— Non quoi, Diane ?

— Pardon ?

— Tu as crié non. Je te demande : non quoi ? Ou je devrais peut-être te demander : non qui ?

Son visage ne s’était pas déridé.

Mon sourire et mon espoir retombèrent. Je l’avais déçu, trompé, et lui avais posé deux lapins, même si l’un n’était pas de ma faute, et là j’espérais… en tout cas j’avais espéré qu’il me tombe dans les bras. Quelle arrogance !

 

— Dis-le, Diane, dis mon prénom ?

— Je suis… désolée… Je ne pensais pas…

— Tu ne pensais pas que je l’avais remarqué ? Pendant tous ces moments que nous avons passés ensemble, pas une seule fois, pas une seule, tu n’as prononcé mon prénom.

Son ton s’était radouci pourtant.

— Ça peut sembler étrange, mais j’ai une bonne raison, dis-je en baissant la tête.

— Je sais que tu as une très bonne raison. Tu aurais pu m’en parler, c’est tout.

Je levai mon visage vers lui, surprise.

— J’ai vu ton profil professionnel et j’ai appelé ta boîte, mais tu étais visiblement en train de négocier ton départ et ils n’ont pas voulu me donner tes coordonnées personnelles par…

— … Souci de confidentialité.

— Exactement. J’ai laissé un message qui, apparemment, ne t’est jamais parvenu. En revanche, ton assistante a mentionné le décès de ton mari et en discutant un peu avec elle, j’ai appris son prénom. J’ai laissé les semaines passer et puis j’ai rappelé l’hôtel et ils ont bien voulu me donner ton nom de famille. J’ai appelé, tu semblais enthousiaste et puis…

— C’est ma mère que tu as eue au téléphone, car à l’hôtel ils t’ont donné mon nom de jeune fille.

— Vous avez exactement la même voix…

Je le regardais, je voyais un homme bon, sincère.

J’inspirai profondément, fermai les yeux et, enfin, je prononçai son prénom :

— François-Xavier.

Un sourire de soulagement éclaira son visage. Il desserra les lèvres et des fossettes creusèrent ses joues.

Il n’était pas le seul à être soulagé. Je l’étais moi aussi.

— François-Xavier, je sais que je t’ai déçu, mais laisse-moi une chance de me rattraper.

— J’aurais bien voulu, mais j’ai un avion à prendre.

— Oui, bien sûr…

J’étais complètement stupide. Il avait une mission, un job qui l’attendait. Il n’allait pas tout plaquer pour moi. J’étais dépitée.

— François-Xavier…

— Oui ?

— Lorsque j’étais là-bas, j’avais besoin de me trouver. Je n’étais pas disponible et aussi… j’avais peur. J’avais envie de me sentir à nouveau jeune, de prendre un nouveau départ.

— Tu n’as pas besoin d’avoir peur. Je peux troquer ma Samsonite pour un sac à dos, tu sais.

Il me fit sourire.

— Non, finalement, c’est très bien une Samsonite, on peut y ranger tous nos souvenirs.

— Nous pourrions peut-être les choisir ensemble ces souvenirs ?

— Oui, mais…

— Les avions peuvent attendre.

Il prit mon visage entre ses mains. Elles étaient chaudes, rassurantes. Nous nous regardions, le sourire aux lèvres.

Il approcha son visage du mien et m’embrassa chaudement. Mon cœur battait fort, comme pour un premier baiser. Mon cœur avait à nouveau seize ans. Oui, les avions pouvaient attendre.

 

*

 

Un an plus tard.

 

— C’est parfait, Anita.

— Non, c’est pas parfait. Tout le monde va arriver et ce n’est pas parfait !

Elle était au bord de la crise de nerfs.

— On ajustera au fur et à mesure.

— Maman, c’est quoi ça ?

— Ce sont des lampions. Peux-tu en mettre deux par table, Léonie chérie ?

— C’est très joli, on dirait de petites cages et à l’intérieur comme des lucioles…

— C’est exactement ça le concept.

Je me dirigeai vers la cuisine centrale placée sur une petite estrade de bois.

— Alors, vous en êtes où, chef ?

— Les préparations sont au frigo et Jim est allé en réserve prendre les fruits.

— OK, parfait… et Fred est aux cocktails, impec.

Je levai les yeux vers les écrans placés derrière eux où des films de surfeurs défilaient. Des yeux, je fis un tour des lieux.

C’était exactement ça. On avait l’impression d’être sous une paillote hippie-chic.

La cuisine dominait l’ensemble. Les tables étaient en bois brut façon tables de pique-nique, mais avec des sièges confortables dont certains permettaient d’allonger les jambes.

Nous avions créé avec le chef un menu simple fait d’acras de toutes sortes : crevettes, morue, végétarien, mais aussi des bricks. Le tout accompagné de salades, arrosé de cocktails alcoolisés et de jus fraîchement pressés. Le concept était simple et ultra rentable. En revanche, la qualité devait être irréprochable.

Nous avions recruté un jeune chef qui aurait pu aussi bien être mannequin. Idéal pour attirer les nanas. Au fond de la salle, il y avait un plateau de mixage pour les soirées DJ.

Je sortis du restaurant et fus surprise par le froid du mois de novembre. Durant toute la journée où nous étions affairés aux derniers préparatifs de la soirée d’inauguration, j’avais oublié qu’au-dehors nous n’étions pas sous les tropiques. Au moins le dépaysement était total.

Je regardai la devanture. Anita vint me rejoindre.

— Alors, on y est arrivées…

— On dirait, répondis-je.

— J’arrive pas à y croire, c’est juste le kiff total ! Pourquoi on ne s’est pas lancées avant ? Tant d’années perdues…

— On n’a rien perdu du tout et aujourd’hui on a tout à gagner, même si on termine sur la paille ! dis-je en riant.

— Parle pas de malheur ! Bon, je rentre.

Je restai dehors. Nous avions mis deux grandes torches à l’extérieur qui éclairaient le nom du restaurant. J’étais sortie sans manteau. Je rentrai en frissonnant.

Avant l’heure officielle de l’inauguration, les amis et la famille commencèrent à arriver.

Vers vingt heures, d’anciens collègues débarquèrent ainsi qu’Éric, le mari d’Anita.

— Alors c’est pour ça que tu as claqué la porte à un avenir prometteur dans le marketing ? Et en plus tu as entraîné ma femme dans ton délire.

Je pris une mine contrite.

— C’était notre délire, Éric, et puis regarde, c’est sûr que ça va marcher.

— Ça, je n’en suis pas si sûr, fit-il en regardant autour de lui.

Il me fichait un coup au moral.

— Mais je plaisante, c’est génial ! J’ai envie de me poser dans un hamac avec un cocktail dans la main. Vous avez super bien bossé les filles. Je suis épaté !

Je soufflai, soulagée.

— C’est vrai, t’es sérieux ?

— Et comment ! dit-il en faisant un grand sourire à une serveuse qui venait de lui offrir un verre.

Nous avions demandé aux serveuses de servir les hommes et aux serveurs de s’occuper des femmes, et visiblement ça faisait son petit effet.

— Tu peux pas savoir combien ça me fait plaisir de t’entendre dire ça. On a travaillé comme des acharnées.

— Je sais et depuis, Anita ne m’embête plus avec ses histoires au boulot. Elle est beaucoup plus détendue bien que vous ayez une très grosse pression. J’espère que les vingt mille euros que j’ai mis dans votre affaire vont me rapporter, dit-il, non plus sur le ton de la plaisanterie.

Sur ces dernières paroles, il s’éloigna en direction de sa femme qu’il venait d’apercevoir en charmante compagnie.

Oui, nous avions la pression de cinq investisseurs. Le restaurant avait intérêt à bien tourner. J’allai en cuisine voir si tout était OK. Le rythme de préparation des plats était soutenu. Petit à petit, les invités prirent place autour tables qui se garnirent de beignets et de salade.

— Diane ! m’interpella une ancienne collègue. C’est pas possible, il y a quoi dedans ? C’est absolument délicieux !

Elle venait de mordre dans un acra aux légumes.

— Je n’en soufflerai pas mot !

Je respirai. Tout le monde avait l’air de se régaler. Je me retournai et vis un homme qui se dirigeait vers moi.

Je ne pus m’empêcher de rire.

— Je suis contente que tu aies pu venir.

— Je suis entre deux avions, dit Antoine, l’ancien élève de surf. Je ne pouvais manquer ça. Après tout, j’ai mis une belle petite somme dans votre affaire. Il fallait que je voie concrètement où j’avais mis mon argent.

Dans l’atmosphère grise de ce mois de décembre, son teint paraissait non pas bronzé, mais orange fluo.

— C’est quoi la prochaine destination ?

— Les îles Mentawaï.

— Trop dure, la vie !

— N’est-ce pas… Votre concept est super. Je viens de goûter aux bricks : excellentes !

— Merci ! Viens, je vais te présenter, dis-je en tirant Antoine par le bras.

Je lui fis faire un tour du propriétaire et le laissai en grande conversation avec Éric.

 

Il était dix heures. Le DJ venait de prendre les platines. L’ambiance monta encore d’un cran et la petite piste se trouva vite remplie, si bien que j’avais du mal à avancer à travers la foule.

— Pardon, dis-je, tête baissée.

— Je peux vous inviter à danser ?

Mon visage s’éclaira d’un large sourire.

Il m’enlaça tendrement et vigoureusement, comme il le faisait à chaque fois ; comme s’il ne voulait pas me perdre. J’enfouis ma tête dans le creux de son bras. Je voulais être au plus près de son corps.

 

Ce jour-là, il avait repoussé son vol de deux jours, prétextant un problème personnel. Il avait donné son adresse au taxi et pendant tout le trajet nous étions restés silencieux, nous tenant seulement la main. Je l’avais senti stressé et intimidé.

Une fois passé le pas de la porte, j’avais ôté son manteau et glissé la main dans son dos pour sentir ses muscles à travers sa chemise. Mes mains étaient descendues vers son entre-jambes et j’avais senti son sexe en érection. Je déboutonnai son pantalon et le saisis à pleine main avant de le mettre dans ma bouche. J’aimais le sucer.

Il passa sa main dans mes cheveux et l’autre dans mon chemisier pour me caresser les seins.

Je sentais son sexe se gonfler et lorsque son excitation devenait trop forte, je retirai sa verge et lui léchai les testicules.

Il gémit et n’y tenant plus, me plaqua sur le lit, retira le reste de mes vêtements et me pénétra.

L’expérience avec Firmin m’avait donné des envies. Je me retournai et me mis à quatre pattes. Il mit alors un doigt dans ma vulve puis deux ; cela l’excitait de voir à quel point j’étais mouillée et prête à le recevoir une nouvelle fois. Ensuite, il me pénétra lentement. Il cogna profondément puis ralentit et commença à caresser mon clitoris. Je savais à présent que c’était le meilleur moyen pour que je jouisse.

Je gémis de plaisir avant d’accueillir son orgasme.

Nous sommes restés au lit pratiquement tout le temps pendant ces deux jours. Nous levant uniquement pour manger et prendre des douches.

 

C’était son premier retour en trois mois. Dans une semaine, il repartirait.

— Swell, c’est joli ce nom.

— Ça veut dire la houle.

C’était le nom que nous avions donné au restaurant.

— Hé, bonsoir. Je m’appelle Anita, dit-elle avec un grand sourire. Vous devez être…

Elle se rendit compte que je ne lui avais pas dit son nom.

— François-Xavier.

Connaissant sa spontanéité parfois malheureuse, je retins ma respiration, mais elle réagit de façon tout à fait naturelle.

— Enchantée ! Je suis ravie de vous rencontrer enfin ! Diane m’a tellement parlé de vous.

Léonie vint vers moi, elle traînait Tim derrière elle. Il venait sans doute d’arriver.

François-Xavier vit mon expression changer. C’était la première fois qu’ils le voyaient. J’étais anxieuse.

— Les enfants, je ne vous ai pas présenté…

— Léonie, c’est ça ? dit François-Xavier.

— Oui, fit-elle, en me faisant un sourire en coin.

— Et toi tu es Timothée.

— Bonjour. Enchanté, dit-il en le scrutant comme pour voir le fond de son âme. Alors comme ça vous vous appelez François-Xavier, dit-il.

Mon sourire retomba et je lui fis les gros yeux.

— Comme quoi, il y a des gens bien qui portent le même prénom que notre père. Très heureux de vous rencontrer. Si vous permettez, j’aimerais bien vous appeler FX. Ça évitera la confusion. Notre père détestait ce surnom.

— Avec plaisir Tim.

Je me décrispai.

Puis ils entendirent un bon son et se précipitèrent sur la piste en agitant les bras en l’air.

 

Il m’entraîna vers une table et fit signe à une serveuse.

— C’est très joli ça, dit-il en désignant une petite cage dans laquelle des lucioles semblaient voler. Ce sont les lucioles de ton enfance ?

— Non, ce sont les lucioles qu’un jour quelqu’un m’a offertes.

— C’était qui ?

— Quelqu’un que j’avais terriblement déçu.

Il sourit.

— Tu sais, j’ai eu un mal fou à les attraper ces créatures.

— Je me suis toujours demandé comment tu avais fait.

— Un jour, j’ai compris que je ne pouvais forcer les choses. Si deux êtres doivent se rencontrer, alors la vie trouve un moyen de les unir. Une nuit, j’ai ouvert la petite cage et le lendemain deux petites lucioles s’y trouvaient.

— Est-ce que c’est ça l’amour ?

— J’en suis sûr, dit-il avant de m’embrasser.

 

FIN

 

 

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