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Maître Isadora & Miss Hyde – Chapitre 5 et Epilogue

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En août, ça se réchauffe sur Le Prescripteur… Découvrez chaque mercredi sur le blog, un nouveau chapitre de votre nouvelle érotique de l’été à lire secrètement sous le parasol ! Embarquez dans l’histoire passionnante et dévorante de… Maître Isadora & Miss Hyde, de Esmeléïa Brandt. Ne vous fiez pas aux apparences… Une collaboration avec les éditions MA Next Romance, littérature pour adulte. 

Trois mois plus tard.

 Isadora.

 

J’observe mon reflet dans le miroir sans tain. J’ai le regard froid. Déterminée. Inébranlable. Bref, j’ai l’air d’une garce.

— Je vous le demande encore une fois, Cambor, que savez-vous des activités de Stephano Serkis ?

Mes yeux reviennent sur le flic en face de moi. Longiligne, presque maigre, l’homme possède le faciès d’un oiseau de proie. Avec ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, il ne m’inspire que répugnance.

— Et moi, je vous le répète encore une fois : c’est Maître Cambor, avocat au barreau de Luxembourg et au barreau international. Je vous prierai de ne plus l’oublier lorsque vous vous adressez à moi. Je ne suis pas l’un de vos quidams des bas quartiers.

Je débite mon petit laïus avec une pointe de lassitude dans la voix qui ne manque pas d’agacer mon adversaire. Tout est dans l’intonation et l’attitude. J’ai au moins appris ça de mon père. Lorsque l’on affiche l’assurance méprisante et sophistiquée de celui qui a toutes les cartes en main, alors même qu’il n’en a aucune. Cela s’appelle l’art du bluff. Et je sais bluffer. Sans aucun scrupule, ni aucun état d’âme.

L’homme cille en face de moi.

J’ai instillé en lui le doute, rien que par ma façon d’être. Le dos droit, les jambes croisées, les mains parfaitement à plat sur la table d’aluminium, je le fixe sans gêne. Je le couvre de mon raffinement, de ma culture et de mon autorité naturelle, trois choses dont il ne sait que faire et qui le désarçonnent complètement dans l’interrogatoire qu’il croit mener.

Mais enfin, n’a-t-il donc aucune conscience que je suis avocate ? Pénaliste de surcroît ? Que je mène des interrogatoires moi-même lorsque la partie adverse est à la barre ?

J’ai été formée pour tout observer dans le moindre détail : le tressautement d’une paupière, le tremblement dans la voix, la goutte de sueur qui glisse le long de la tempe, les iris qui se dilatent, le débit sur lequel est apportée une réponse, les mots employés…

L’homme en face de moi sait ces choses aussi. Et c’est là que je suis la plus forte. Il a tellement été formaté à tout cela, que l’absence du moindre signe habituel le perd. L’idiot. C’est justement l’absence de ces signes qui devrait le mettre en alerte. Au lieu de ça, il tourne en rond dans ses questions, cherchant à me fatiguer inutilement pour que je baisse ma garde.

Je le laisse s’enfoncer dans le trou qu’il se creuse. Je compte les points en attendant de le pousser à l’intérieur en assénant la leçon du Maître que je suis. Il est vraiment épouvantable. Je ne sais pas ce qui est le pire, son incompétence ou sa fatuité de croire en sa propre capacité.

Je le laisse une fois encore m’expliquer que mon père est fini. S’il savait seulement à quel point je jubile de cette nouvelle. Je le laisse me rapporter de nouveau les faits, leur enquête sur le réseau de ce trafic international d’organes, dont L’Organique semble être le QG et mon père, le conseiller juridique. Si intérieurement je frémis à l’idée que le cabinet couvre ce type d’affaires, là tout de suite, je suis bien contente que mon père ne m’ait jamais considéré comme autre chose qu’un bel objet. Sur tout cela, je ne sais rien. Je ne suis pas complice.

Au bout d’un moment sa voix bourdonne, en une suite de questions auxquelles je ne répondrais pas de toute façon, tellement elles sont mal posées. Cet interrogatoire n’a fait que commencer et il est déjà interminable. Ma patience arrive à bout et mes oreilles saignent de toutes ses menaces dont je n’ai que faire.

Je n’en montre rien cependant, affichant au contraire le calme de la mer un soir de canicule.

— Vous comprenez, Maître Cambor ? Votre père est un homme condamné. Votre cabinet aussi. Dès que la nouvelle de son arrestation s’ébruitera, toutes les affaires sur lesquelles vous avez œuvré seront rouvertes. Vous allez vous retrouver avec un contrat sur la tête en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Vos vies ne vaudront pas bien cher.

L’homme arrête enfin de parler. Enfin, si on peut appeler ça, parler. Son élocution est à faire peur, à l’inverse de ses menaces. Il me dévisage silencieux. Je le fixe à mon tour sans rien dire. Sans même relever une seule de toutes les choses qu’il vient de me déblatérer sur ce ton condescendant au possible.

Je n’en ai plus à rien à faire de tout ça. Parce que jusque-là, je n’avais rien à perdre. Rien à mettre en jeu non plus. Alors qu’aujourd’hui ? Aujourd’hui, tout a changé.

Tristan a tout changé.

Je voudrais revenir en arrière. Mais c’est désormais impossible.

Il est le héros et je suis la méchante.

Il ne pouvait rien y avoir entre nous.

Rien.

Je laisse le flic se noyer dans ce silence qu’il a lui-même provoqué. Le silence est beaucoup plus déstabilisant que le bruit. Pour la plupart des gens, c’est d’ailleurs un moment angoissant et douloureux. Une vraie torture. Il laisse la place à trop d’incertitudes. Trop de tensions aussi. Les personnes banales et fades préfèrent le meubler. Or, ce n’est pas mon cas. Quand bien même je souffre effectivement de ce que je vis. De cet amour que j’ai perdu avant même qu’il ait réellement commencé.

Rien de pire ne pouvait m’arriver.

Alors j’y reste dans ce silence.

Jusqu’au moment où…

Des coups de poing retentissent contre le miroir sans tain, des cris fusent de derrière la porte, avant que celle-ci ne s’ouvre à la volée sur un agent blême. Il lance à son collègue :

— Tristan a réussi, mais…

Son ton m’alerte. La panique fuse en moi. Les deux flics m’abandonnent sans un regard, me laissant dans ce silence et ce doute que deux minutes avant encore j’appréciais.

« Rien de pire ne pouvait m’arriver » ai-je dit ?

Ô combien je me trompais !

 

Tristan.

 

J’avais fait venir Maître Isadora en Ukraine pour deux raisons. D’abord, parce que, à mon corps défendant, j’étais toujours autant obsédé par elle. Ensuite parce que, à mon grand soulagement, c’était son père l’avocat du réseau. Pas elle. Mais j’avais besoin de les confronter l’un à l’autre pour vérifier par moi-même qu’elle ne trempait pas dans cette horreur. Leur rencontre s’est retournée contre moi. C’est dans ces moments-là que je déteste ce que je suis et ce que je fais. Comme je devais jouer mon rôle, celui de connard à la solde d’un réseau de pourris, comme celui du flic en quête de réponse, j’ai reculé d’un pas en croisant les bras pour les laisser s’expliquer. Isadora m’a jeté un regard de pur dégoût et de déception aussi. C’est cette dernière chose qui m’a fait le plus mal à vrai dire. Comme une lame chauffée à blanc que l’on me plongerait dans le bide et qu’un tordu s’amuserait à tourner et retourner. Sauf que le tordu c’était moi.

Depuis ce jour-là, ma petite avocate s’est envolée. Au sens propre comme au sens figuré. Pfuit ! Disparue des radars. Rien de ce que j’ai pu faire ou pu dire ne l’a fait changer d’avis. Je l’ai suivie, pour ne pas dire harcelée.

Rien ne l’a fait fléchir. Je retrouve Miss Hyde, en revanche, un peu partout.

Je ne comprends plus notre jeu. Je ne sais plus qui possède l’autre finalement, et qui est obsédé par l’autre. Un peu comme si on avait inversé nos rôles.

Je n’ai pas touché une femme depuis elle, et ma main droite est devenue la meilleure amie de ma queue. Je suis en manque. Pire, je vis une disette. Sans ma petite avocate, j’ai froid. J’ai faim. J’ai soif. Elle, elle s’obstine à vouloir me donner une version d’elle-même dont je ne veux pas. Une version faussée et pauvre de surcroît. Ça me met en colère. Je carbure à la rage, alimentée par un flux continu de frustrations. C’est devenu permanent à un tel point que ça me file les jetons. J’ai peur de rester dans cet état. Car en plus de ça, je n’ai toujours pas rencontré le grand patron. Celui que l’on surnomme la Tête.

À trop subir les évènements, j’ai pété les plombs et je suis passé à l’action, enquillant les erreurs comme un gosse enfile les perles pour faire un collier.

Ma première erreur a été de sous-estimer Isadora. De colère, je me suis pointé chez elle, et j’ai fini par lui dire que je savais qu’elle et Miss Hyde ne faisaient qu’un. De rage, elle m’a répondu qu’elle savait que j’étais un flic en infiltration. Nous nous sommes combattus avec les mots, les objets et au final nos corps. Déçus de l’autre, mais toujours obsédés et possédés par lui.

La première des règles de l’infiltration me revient en pleine poire : protéger sa couverture à tout prix.

Et là, j’ai merdé dans les grandes largeurs. Je ne sais pas comment, mais Isadora a compris qui j’étais. C’est un vrai problème ça.

Elle n’a aucune conscience des risques qu’elle court avec une information pareille. Sans parler de ceux qu’elle me fait prendre à moi aussi. Elle me tenait déjà suffisamment par les couilles, rien qu’avec ses fringues de bourgeoise, son regard caché derrière ses lunettes d’intello et sa façon de hausser son petit menton pointu vers moi pour me défier.

Ben non. Il a fallu qu’elle en rajoute une couche. Genre peintre du BTP, qui fait bien trop consciencieusement son travail.

Ça me met dans une rage noire. Quoi qu’il se passe, je suis condamné à la trahir.

C’était écrit dès le départ. Elle et moi, on n’avait aucune foutue chance de construire un truc viable. J’aurais dû m’en souvenir avant de la baiser. Avant de vouloir quelque chose que je ne méritais de toute façon pas.

Qu’est-ce que j’ai fait, putain ?

C’est marée haute dans mon ciboulot. Et pas que haute d’ailleurs. C’est marée noire, carrément. Je me noie dans une masse immonde et gluante de remords et autres regrets. Je n’ai aucun moyen de la sortir de la merde dans laquelle son père l’a plongée. Elle est complice du réseau, qu’elle le veuille ou non. Il n’y a rien que je puisse contre ça. Il y a trop d’affaires louches, trop de criminels puissants protégés par son cabinet pour que toutes les polices du monde et autres agences nationales de protection intérieure ne lui tombent pas dessus. Je connais la chanson. La valse des sigles à emmerdes démarrera à l’instant même où la tête du réseau sera sur le billot.

Et le flic en moi ne le comprend que trop bien.

Toutes les alarmes résonnent dans ma tête. Dans ma conscience. Dans mon corps aussi. C’est la fin. Parce que pour faire ce qui est juste, ce qui est nécessaire, ce pour quoi je suis payé, je vais devoir trahir la femme que j’aime. J’aurais préféré continuer à ne rien ressentir. J’aurais préféré continuer à endosser tous ces rôles qui faisaient du véritable moi, ce fantôme sans cœur et sans attache. J’aurais préféré affronter cent missions comme celle que je suis en train de vivre, plutôt que de l’aimer.

Aimer, ça fait trop mal.

Aimer c’est prendre trop de risques.

Aimer c’est devoir faire des choix impossibles.

Pire, aimer c’est assumer tout ça à la fois.

Je ne dis pas, si j’avais été un mec normal avec une santé mentale qui ne ressemble pas à un film hitchcockien, j’aurais tout tenté pour la sortir de là. Pour nous sauver tous les deux.

Malheureusement, il n’y a que dans les contes de fées que les fins sont heureuses. La plupart du temps, dans mes contes à moi, le grand méchant loup a les crocs et bouffe le Petit Chaperon rouge. Au moment où je touche au but, il a fallu qu’elle me lâche cette putain de bombe à la face. Elle sait qui je suis, merde !

Que sait-elle d’autre ? Son père est-il au courant ? Ma mission est-elle déjà compromise ? Je ne peux pas me permettre de tout faire capoter, sous prétexte que je n’ai pas su garder ma bite dans mon pantalon.

C’est pour ça que je la fais arrêter par mon collègue et agent de liaison, et que je la regarde partir, les menottes aux poignets. J’ai eu envie de la retenir un instant.

J’aurais aimé lui dire que je faisais ça pour la mettre à l’abri. Que je ne désespérais pas de trouver une fin heureuse à notre histoire. Mais cela aurait servi à quoi ?

À part à nous faire un peu plus de mal.

J’aurais dû dire tellement de choses. Mais je suis resté là, à la regarder partir avec en tête cette image fausse de moi. C’est bien la première fois que j’ai les boules à cause de ça. J’aurais dû dire tellement de choses. Qui j’étais vraiment et comment je l’étais devenu. J’aurais dû dire tellement de choses. Mes sentiments pour elle. Ce que j’allais tenter de faire pour la sauver elle, sa sœur aussi, et tous les innocents qui passaient sur la table du bon docteur Mengele, version second millénaire.

Comment sait-on qu’il est temps de raccrocher ?

Quand on en est là justement. Quand on ne sait plus très bien pourquoi, au fond, on se bat. Ou quand on le sait, mais qu’on n’a plus envie de le cacher.

C’est pour ça que je décide d’en finir.

Maintenant.

Il est temps que je les affronte.

Tous mes démons.

Intérieurs comme extérieurs.

Oui il est plus que temps.

Sauf qu’il est déjà trop tard.

C’est ce que je me dis quand, en sortant de chez elle, je suis embarqué par Serkis et ses gorilles.

 

 

Épilogue

 

Deux ans plus tard.

 

  

Tristan.

 

Il m’a fallu deux ans pour finir cette mission. Pour faire tomber le réseau et tous ses membres. Deux ans. Dont trois mois à l’hosto après ma blessure par balle. Mais j’avais eu tout le temps de réfléchir. Cette mission, c’était mon baroud d’honneur. La dernière. Elle m’avait pris trop de choses. Mais elle pouvait aussi me les rendre, si je la finissais. J’avais passé un accord avec ma hiérarchie. Un accord qui me forçait à être loin et à pratiquer la manosexualité, mais j’espérais qu’à la fin, tous ces sacrifices vaudraient le coup.

Et là, il est temps. Temps de vérifier que j’ai eu raison de faire tout ça.

J’attends depuis deux heures maintenant qu’Isadora daigne se montrer. Elle a fait huit mois de prison durant lesquels elle a réchappé à deux tentatives d’assassinat avant d’être intégrée à un programme de protection des témoins.

J’ai dû faire des pieds et des mains pour savoir où elle était et être moi-même transféré dans le circuit puisque devenu un témoin trop précieux à mon tour. Ma couverture a fini par exploser, la faute à Cambor père, mais à Isadora aussi. Ma petite avocate avait dépêché un détective pour se rencarder sur moi, détective qui, croyant bien faire, avait envoyé son rapport et sa facture à Cambor père.

Vous devinez la suite ?

Ma capture et une rencontre au sommet avec cette Tête que je chassais depuis des mois : le PDG de l’O.P.I, Omicron Pharmaceuticals Industries, M. Blanquart de Maupin.

Connard de Rupin, comme je l’avais surnommé, qui avait décidé de me faire disparaître, non sans avoir au préalable tenté de me faire dire ce que je savais. Tout ça en pleine transaction. Heureusement pour moi, je suis un mec plein de ressources qui sort toujours couvert. J’ai toujours eu un collègue pour me coller au cul de loin. Lorsqu’il a réalisé ce qui se passait, il a appelé la cavalerie. Et là, boum. Surprise ! La totale à leur arrivée : des futurs cadavres à découper et des morceaux déjà prêts à être expédiés : des os, des tendons, des valves de cœur et autres tissus humains prélevés sur plus de mille personnes décédées. Hommes, femmes, enfants et même nourrissons. Emballés, classés, bien rangés et tout et tout…

Une vraie foire à la charcutaille.

Je ne vous dis pas la stupéfaction.

Surtout après avoir découvert des documents officiels. Sauf que tous les certificats de prélèvements étaient falsifiés. Tous prétendaient que les prélèvements avaient été effectués dans des conditions normales sur des personnes ayant fait don de leur corps ou dont les familles n’avaient pas les moyens de payer les obsèques. Bien entendu, tous ces cadavres étaient sains et exempts de maladie.

Ben voyons…

Et la marmotte, elle met le chocolat dans le papier d’alu…

Inutile de dire que, une fois les premiers échantillons analysés, Interpol s’est très vite rendu compte que la plupart contenaient plus de maladies que la moitié de la population mondiale, du nord au sud. Les analyses ADN ont également démontré que la majorité des cadavres sur lesquels avaient été faits les prélèvements étaient des personnes dont l’hygiène de vie était celle d’une population vivant clairement sous le seuil de pauvreté — probablement originaire de pays pauvres ou en guerre —, voire d’une population de migrants, des types de population facilement accessibles au demeurant, dont la disparition de certains membres ne soulève aucune question et dont tout le monde se contrefout.

La valeur estimée du chargement s’élevait à six millions d’euros environ, soit un peu plus de sept millions de dollars. Et je ne parle pas des trois prisonniers bien vivants, eux, qui allaient se faire charcuter volontairement pour quelques billets supposés alors même que leurs reins, foies ou poumons allaient rapporter la bagatelle de cent mille à deux cent mille dollars pièce.

Et on dit que la vie n’a pas de prix ?

 Après des échanges de tirs, de la baston, une course-poursuite et une balle perdue pour moi, même s’il s’était défendu, j’avais enfin réussi à le faire tomber ce putain de réseau.

Et comme par effet domino, Isadora avec.

Je ne pouvais rien faire pour elle. Et puis je savais trop bien que l’on devait tous payer un jour, le prix de nos décisions et de nos choix.

Isadora, bien que contrainte par son père à cause de sa sœur, avait fait le choix de défendre des salopards de la pire espèce. Elle devait payer.

Le flic en moi le comprenait et, pire que tout, le souhaitait.

De la même façon que l’homme en moi voulait en finir définitivement avec tout ça, avant de la retrouver. Comme une sorte de punition pour l’avoir envoyée en taule, même si c’était d’une certaine manière pour la protéger de toute cette folie.

La porte du bâtiment devant laquelle je suis garé s’ouvre enfin.

Je la vois pour la première fois depuis deux ans.

Ma petite avocate a changé. Elle est un peu moins Maître Isadora et un peu plus Miss Hyde.

Je l’observe un peu avant de sortir enfin de ma voiture, comme s’il n’y avait rien de plus naturel que le fait que je sois là. Devant elle. Sans rien d’autre que moi et mon caractère de merde.

Je ne m’excuserai pas. J’espère juste qu’elle comprendra pourquoi.

 

Isadora.

 

Je ne me suis jamais totalement remise de la disparition de Tristan. Je n’ai jamais su ce qu’il lui était arrivé. Jamais personne n’a voulu me dire la moindre chose à son sujet. Dès que le réseau est tombé, j’étais devenue l’ennemie. La méchante. Celle qu’il fallait à tout prix envoyer en taule. J’avais cramé la couverture d’un flic. Quelque part, tout ce qui s’était passé était ma faute.

Mais je n’avais jamais voulu tout ça.

Jamais.

J’avais juste fait ce qu’il fallait pour survivre. Pour protéger ma petite sœur qui n’avait que moi. J’ai toujours su que sacrifier mon honneur, mon honnêteté et mon intégrité au détriment d’autres personnes n’était pas bien. Mais était-ce malgré tout si mal que ça ? Je n’étais peut-être pas une innocente, mais ma sœur, elle, l’était. Je ne devais rien regretter.

Et pourtant.

La perte de Tristan fut comme une brûlure au troisième degré.

Une douleur telle que je n’en avais jamais connu.

Même après avoir été poignardée dans les douches du centre pénitencier où j’étais incarcérée.

J’ai quand même réussi à m’en sortir, si on y réfléchit. Désormais témoin protégée, j’ai changé d’identité au moins trois fois déjà. Je fais des petits boulots, à droite, à gauche. Ce que l’on veut bien m’autoriser en fait. Mais je reste désespérément seule. Mon père est mort, assassiné. Ma petite sœur aussi.

Cette disparition m’a rendue malade pendant des mois. Cela va faire dix mois maintenant. Je vis avec ma culpabilité, mais je refuse de capituler face à l’adversité. Je le dois à toutes ses personnes innocentes auxquelles je n’ai pas pensé lorsque j’étais Maître Isadora Cambor.

Je fais tout ce que l’on attend de moi. Même quand cela m’horripile. Comme maintenant. Je dois encore changer d’identité. Un nouvel agent m’attend sur le parking pour m’amener ailleurs et me donner mes nouveaux papiers.

J’attrape mon sac. Il est toujours prêt. J’ai appris de longue date à ne plus attacher d’importance à rien surtout pas au matériel. Je sors sans un regard en arrière et avance dehors sous le ciel gris de cette fin d’après-midi.

Je cherche des yeux mon protecteur quand un mouvement attire mon attention. J’ai du mal à croire ce que je vois. J’ai peur de vivre un rêve que je ne mérite pas.

Je m’arrête, hébétée et sonnée.

Tristan est là.

Adossé au toit de sa voiture, il m’observe intensément, les bras croisés, la nonchalance vissée à tout son être.

Je ne sais pas très bien ce que je ressens à cette minute précise, mais je dois faire quelque chose. Parce qu’il est hors de question que je lui montre quoi que ce soit. Alors je m’avance, le dos droit, le menton pointé vers l’avant pour le défier. Comme avant.

Il sourit.

Quand j’arrive à son niveau, je ne peux m’empêcher de lui dire :

— J’ai envie de te gifler. Puis de te baiser. Et puis encore après de te gifler.

— Quoi ? me répond-il joueur en se souvenant de ce jour à l’aéroport, je n’ai même pas droit à un bonjour ?

Sa voix… Sa voix me propulse contre lui. Il m’enlace et renifle mes cheveux, comme s’il n’y avait jamais eu ces deux ans de séparation. Ces deux ans de doutes et de désespoir.

— Bonjour, c’est quand on a envie d’être polie, Tristan. Et je n’ai pas envie d’être polie.

Il prend  mon visage entre ses mains :

— Non ?

— Non.

—Pourquoi ? Parce que je te possède peut-être ?

Je souris.

— Non, parce que je t’obsède.

Il sourit à son tour.

— C’est vrai, reconnaît-il.

Je fronce les sourcils.

— Qu’est-ce que tu fais là, Tristan ?

— Je suis venue te chercher.

Je n’ose y croire — même si j’y crois déjà, en fait. Tristan doit s’en douter, car il sort de la poche arrière de son pantalon un portefeuille qu’il me tend. Je le prends, l’ouvre et éclate de rire devant mes nouveaux papiers.

— Heidi Samaha, hein ? je lui demande en me mordant les lèvres.

Il hausse les épaules, incarnation du je-m’en-foutisme :

— C’est toi qui l’a toujours dit : je te possède.

Je soupire et plante mes yeux dans les siens.

Je me sens libérée, soudain.

Quoi que j’aie fait, quoi qu’il se soit passé, Tristan/Janus, n’a pas oublié Maître Isadora/Miss Hyde. Tout comme je n’ai pas pu les oublier. Ce qu’il y a entre nous dépasse tout ce que nous avons vécu.

C’est l’essence même de l’obsession.

Ce qui s’impose à l’esprit sans relâche.

Tristan a assujetti à Maître Isadora, tout comme Miss Hyde l’a fait avec Janus.

Le passé est révolu.

Notre présent nous l’écrivons.

L’avenir ? Il sera ce que nous voudrons bien en faire…

Fin

 

Sophie Hérolt Petitpas

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