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Marina Rollman : « J’ai l’impression d’être adulte et d’être moi depuis pas très longtemps. »

Tous les lundis, sur France Inter, elle décortique nos paradoxes, dissèque nos petites habitudes, explore les nouvelles tendances… Tout ce qui en dit long sur notre époque. Marina Rollman nous emmène au fil de ses analyses fines et décapantes dans son « Spectacle drôle » au Théâtre de l’Oeuvre, à Paris. A 32 ans, elle est humoriste, mais pas seulement : elle brosse un tableau de notre époque tourmentée par l’urgence climatique, la suprématie des réseaux sociaux, ou encore un consumérisme toujours plus effréné. Rien n’échappe à l’esprit analytique de la Suissesse, qui raconte avoir fait plusieurs « faux-départs » avant d’arriver à la scène. Rencontre.

Marina Rollman, tu as travaillé dans le monde de la mode, de la communication, et même dans un food truck… avant de devenir humoriste. Qu’est ce qui fait que tu as trouvé ta vocation si tard ?

A 20 ans, j’ai fait un premier concours d’humour… qui s’est très, très mal passé. Plutôt que de persévérer, je me suis dit : plus jamais ! Et je suis allée faire d’autres choses. Mais l’idée de devenir humoriste a continué à infuser pendant ces années là, qui m’ont permis de me confronter au monde du travail… C’est ce qui m’a donné la force : je n’avais pas un avenir qui me plaisait beaucoup si je continuais sur la même voie. Je n’étais pas heureuse au travail. En fait, c’est plus la flemme que la force qui m’a fait faire une reconversion. Le risque de vie de merde était trop fort. On fait toujours du story-telling sur des gens qui plaquent tout pour changer de vie… Moi ça a été une suite de ratages, qui m’ont amené à la scène, des faux-départs. Donc au bout de cinq ans, je suis remontée sur scène. Je voulais y retourner juste une fois, juste par ego, pour que ça se passe bien.

C’est plus la flemme que la force qui m’a fait faire une reconversion. Le risque de vie de merde était trop fort.

Et finalement, tu y es restée ! Qu’est-ce qui t’attirait, dans le stand-up ?

C’est la voie la plus directe pour montrer ton travail. Un scénario, par exemple, ce n’est pas un produit fini… et pour que ça devienne un film, c’est un long chemin. Dans le stand-up, t’as une idée, tu la mets sur le papier, tu peux la tester le soir sur scène, faire du « tuning » de tes blagues. Pas besoin d’argent ou de coopération avec d’autres gens pour créer un portfolio de ton travail. L’humour est le circuit le plus court pour faire exister ton écriture dans le monde. Pour des gens pas très patients comme moi, cela permet de voir des résultats assez vite.

Vous avez aussi eu un déclic en regardant les sketchs de l’humoriste américain, Jerry Seinfeld.

J’ai compris que grâce à lui, je pouvais y arriver. C’est la première fois que je regardais un humoriste anglophone. Jusque-là, je connaissais Muriel Robin ou Elie Kakou, qui sont géniaux, mais il y avait un monde entre eux et moi. Je ne voyais pas comment ils arrivaient au produit fini. Chez Seinfeld, on voit les ficelles. Regarder ses spectacles, ça m’a permis de comprendre la structure, le chemin pour aller jusqu’à lui. Parce qu’il y a quelque chose, dans l’humour, d’une science dure.

Comment ça ?

Le résultat d’une blague n’est pas discutable : il faut faire rire. L’humour, c ’ est d’ailleurs le seul art qu’on appelle par l’effet qu’il produit. C’est une première porte vers la créativité pour les gens angoissés comme moi. J’adore écrire, mais si je devais me lancer dans un roman, le champ des possibles me paraîtrait beaucoup trop large, avec des milliers de paramètres à choisir, et des milliers d’effets possibles à produire.

Marina Rollman – Photo de Charlotte Abramow

Qu’est ce qui ne te fait pas rire, toi ?

Il y a des trucs qui ont été programmés ou déprogrammés en moi, qui m’auraient peut-être fait rire quand j’avais six ans, mais qui aujourd’hui ne me font pas marrer. Ce n’est pas conscient. Pour faire des blagues sur des personnes trans, par exemple, soit tu es extrêmement proche de gens trans et tu fais ça avec beaucoup de bienveillance, tu prends les mannes d’un propos que je trouve intéressant… Soit t’es un peu lourdaud pas du tout concerné par la question, très mal renseigné et t’as vraiment un avis intellectuellement non pertinent. Tu n’apportes rien. Et on sent dans tes blagues que tu ne t’y connais pas assez. En fait, ce n’est pas le sujet choisi qui ne me fait pas rire, c’est quand je sens que les gens font des blagues par lesquelles ils ne sont pas concernés.

A part l’humour, y’a-t-il d’autres formes d’écritures que tu voudrais tester ?

J’aimerais bien écrire des films, des séries, des romans. Je lance plein de pistes ! Parfois, le stand up me parait un peu trop factuel, un peu trop premier degré. Tu dis les choses, les gens l’entendent, mais parfois il peut être plus pertinent de sublimer ton propos par la fiction. Dans le stand-up, il y a un coté « bon élève » : bravo, tu as bien décortiqué les situations ! Je ne fais pas forcément beaucoup appel à des cordes affectives chez les gens. Je les fais rire mais on ne passe pas par des gros up and down émotionnels. Ce serait intéressant d’aller explorer ça dans la fiction : faire marcher la machine à émotions.

Je suis résolument optimiste, tout en étant régulièrement déprimée.

Tes sujets de prédilection, ce sont les paradoxes dans notre société : tu décris l’univers kafkaïen du travail, nos contradictions entre confort et écologie… Tu te dirais plutôt pessimiste ou optimiste sur notre avenir ?

Comme j’ai un esprit analytique, j’aime bien faire rentrer les choses qui arrivent dans des schémas, voir des symétries. C’est un aller retour entre l’anecdotique et l’universel que je fais tout le temps. Je suis résolument optimiste, tout en étant régulièrement déprimée. Ne serait-ce que parce que j’aimerais avoir des enfants un jour ! Je suis dans un déni festif : je ne suis pas zéro déchets, en train de construire mes toilettes sèches dans l’Oise ! J’évite un peu le sujet. Je fais des projets, je prends un chien. Je me dis qu’il y a des gens qui vont sauver un peu le monde pour nous, parce que clairement, je ne suis pas ingénieure en hydrothermie, alors… je fais du mieux que je peux ! Parfois, j’ai eu des moments un peu narcissiques et tragiques, du genre : je suis l’Elue, le sort de la planète repose sur moi… et ça m’a causé des insomnies. Je suis sortie d’un gros flip paralysant.

J’aime beaucoup cette phrase de Romain Gary : « l’humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive. » Quand je suis déprimée, je suis encore plus drôle.

Tu évoques souvent, dans tes spectacles, tes épisodes dépressifs. Qu’est ce qui fait que dépression et humour peuvent aller ensemble ?

L’humoriste dépressif, c’est un cliché assez commun. Il n’est pas anodin que des gens qui aient traversé des choses difficiles, ou aient une balance chimique un peu déréglée, aient une tendance prononcée à faire l’humour. Il y a comme un besoin de reprendre le pouvoir sur le réel. J’aime beaucoup cette phrase de Romain Gary : « l’humour est une affirmation de la dignité, une déclaration de la supériorité de l’homme face à ce qui lui arrive. » Quand je suis déprimée, je suis encore plus drôle. Si le monde te désespère, c’est cool de pouvoir s’en sortir par une petite pirouette. Mais tous les humoristes ne sont pas dépressifs, loin de là.

J’ai l’impression d’être adulte et d’être moi depuis pas très longtemps.

Marina Rollman – Photo de Charlotte Abramow

Justement, comment tu te situes, dans la lignée des humoristes ? Télérama t’a qualifiée d’ « héritière de Blanche Gardin ».

Toutes les humoristes francophones actuelles sont les héritières de Blanche Gardin ! Vu qu’il n’y a pas de référent… Comme à un moment, on disait que Gad El Maleh était le Seinfeld de France. Y’a pas plus opposé, c’est juste qu’on avait pas de référent. Je ne me compare pas. J’ai une passion pour le stand up américain en particulier… Mais t’as beau aimer des gens, si vous n’êtes pas équipés du même genre de vibe sur scène, tu ne peux pas artificiellement décider que tu vas faire pareil. La partie consciente de toi, peut se dire : « j’admire untel et je veux lui faire honneur »,  mais ça n’a pas beaucoup de poids face à : « mais en fait en moi j’ai ce truc là qui dois naître et qui n’a rien à voir avec qui t’a aimé ». On met longtemps à trouver sa voix. Tu ne dois pas construire un personnage, mais plutôt enlever des couches à l’oignon, pour trouver ce que tu es toi, vraiment. C’est un exercice un peu psychanalytique. J’ai l’impression d’être adulte et d’être moi depuis pas très longtemps.

Les festivals qui récompensent les « films de femmes », comme si c’était une catégorie à par… je trouve ça hyper anxiogène. Comme si on n’était pas assez bien pour concourir avec les hommes !

Être une femme dans l’humour, c’est un sujet pour toi ? Dans tes spectacles, on sent bien ton engagement féministe : tu parles notamment d’orgasme féminin, des diktats des standards de beauté, l’image déformée de la sexualité que véhicule le porno…

Etre une femme humoriste, c’est une posture difficile à tenir. Si on parle de sujets considérés comme « féminins », on a tort. Si on n’en parle pas, on a tort. Si on parle de cul, on a tort aussi… En fait, je pense qu’il y  a des milliards d’hommes qui détestent les femmes, sans s’en rendre forcément compte, mais ils ne supportent pas qu’elles parlent. Ca les dérange dans leur chair : soit on est bêtes, soit on est intéressées, soit perverses. Je suis contente qu’il y ait une émulation autour des sujets liés au féminisme, en ce moment. Mais je rêve du moment où on sera post tout ça, quand on parlera d’autres choses. C’est la même chose pour les humoristes noirs qui aimeraient bien ne pas avoir à aborder leurs origines sur scène, mais qui y sont ramenés par le quotidien, et dans les médias. C’est juste que ta vie est tellement imprégnée de ces questions de genre, de couleur de peau, et on t’y ramène sans cesse, dans les concours dans lesquels on te sélectionne, les articles dans lesquels on te met… Au bout d’un moment, tu te dis, c’est que c’est encore important pour les gens. On n’est pas neutres quand on arrive sur scène. Pareil dans le cinéma : les festivals qui récompensent les « films de femmes », comme si c’était une catégorie à par… je trouve ça hyper anxiogène. Comme si on n’était pas assez bien pour concourir avec les hommes !

Infos pratiques sur Marina Rollman:

« Un spectacle drôle » avec Marina Rollman – Jusqu’au 30 avril 2020 tous les mercredis et jeudis à 21h au théâtre de l’Oeuvre

« La drôle d’humeur de Marina Rollman » le lundi à 11H20 sur France Inter

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