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Musique – T(rue) comme Thérèse

Artiste complète et engagée, Thérèse nous dévoile en avant-première son nouveau single prévu ce printemps, « Jealous », où elle donne encore une fois de la voix à des questions essentielles. Une rencontre sans filtre et sans frontières à l’image de la playlist qu’elle nous a préparée. On like et on fait tourner ! 

Thérèse, ton EP « Rêvalité » sorti en mars 2021 et composé pendant le confinement est aujourd’hui encore plus d’actualité. Pourquoi lui avoir donné ce titre au départ et comment vis-tu la nouvelle période d’incertitude que nous traversons actuellement ?

C’est drôle que tu me poses cette question parce qu’entre la sortie de l’E.P et aujourd’hui, j’aurais jamais pu imaginer, comme je l’ai dit ces derniers temps en live, qu’« Apocalipstick » puisse être encore tant d’actualité. Et pourtant cette ère Covid est loin d’être finie. Le mot « Rêvalité » revient malheureusement sur la table : il correspond à mon état d’esprit lors du premier confinement, où je me sentais à moitié enfermée dans un rêve, voire un cauchemar, qui se confondait en même temps avec la réalité. On avait planifié des choses avant la pandémie et on se retrouve d’un seul coup entravés dans notre liberté de mouvement, voire dans notre liberté de penser. La contraction de ces deux mots correspond également à ma façon de voir la vie, celle d’une optimiste pragmatique. Je crée à partir de mes idéaux tout en gardant les pieds sur terre et en essayant de faire bouger les choses à travers le réel.

On entend aussi « Rivalité » dans ce titre…

Oui, et ce n’est pas un hasard. A l’époque de la composition de l’E.P, il y a 1 an, j’avais les cheveux bicolores, un côté blanc, un côté noir. Cela reflète un état duel chez moi, entre un esprit dur et un cœur tout mou. On a tou.te.s cette opposition, qui se retrouvera aussi dans mon prochain single intitulé (spoiler !) « Jealous », qui parle d’une fille qui baigne dans cet esprit de « bienveillance » (devenu une norme sociale) mais qui jalouse tout le monde, y compris et surtout de son reflet dans le miroir.

Je continue à explorer les sujets sociétaux, d’environnement et d’engagement tout en faisant remonter cette dualité entre personnel et universel, entre ombre et lumière, avec laquelle nous avons tou.te.s à vivre. Il faut accepter que le monde soit fait de cette lutte joyeuse et permanente pour la liberté.

Thérèse
Thérèse – crédit photo Lily Rault

« Apocalipstick » et « Skin Hunger » parlent de liberté sexuelle. Est-ce que pour toi il serait urgent de réinventer l’amour ? Ou du moins la façon dont on le définit ?

Bien sûr, pour moi il est urgent de redéfinir l’amour, le rapport au corps, mais aussi le rapport aux sexualités et à la notion de parentalité.

Thérèse

Par exemple, j’ai 35 ans et je ne sais toujours pas si je veux un enfant… Il me semble aussi que l’être humain et ses idées évoluent en parallèle de la science. On ne pourrait pas penser la révolution féministe sans des avancées comme la pilule, qui nous permet de repenser l’ordre établi. Mais cela se fait à tâtons, et chacun doit y trouver son équilibre.

Le clip de « Skin Hunger » est un bon exemple de cette redéfinition du rapport au corps…

Oui, sauf que le clip a été « shadow-banned » de YouTube pour nudité partielle, alors qu’il est plus prude qu’une pub pour gel douche ! Cette censure montre à quel point nous ne sommes pas libres du discours et du regard sur nos corps. J’ai voulu parler de ma sexualité d’un point de vue personnel et cela n’a pas été possible. Ou alors il aurait fallu remonter le clip pour atteindre les 100 000 vues que nous visions au lieu des 12 000 qu’il a eues en étant « shadow-banned »… C’est devenu une question politique : à quel moment tu choisis l’opportunisme et le capitalisme versus l’engagement. J’ai choisi de conserver le clip tel quel et je remercie les médias comme Causette, Au Féminin etc. qui l’ont relayé via des articles pour évoquer ce problème. J’ai également fait ce choix par solidarité avec des artistes qui n’ont pas pu avoir le même relai médiatique que moi pour parler de la cause. Je prends le parti de les défendre, et j’assume mes responsabilités.

J’ai la chance que ma parole soit un peu écoutée ; je pense que la libération de l’écoute est tout aussi importante que celle de la parole. Et ça fait du bien de voir que les choses ont évolué depuis Me Too.

Thérèse

« Chinoise ? » parle de racisme, en balançant notamment les clichés anti-asiatiques. Comment la situation a-t-elle évolué à ton sens depuis deux ans, notamment avec des voix qui se sont élevées aux côtés de la tienne pour le dénoncer ?

La crise du Covid a donné lieu à une prise de conscience mondiale des horreurs qui sont arrivées, comme les crimes de rues ou les enfants qui se sont fait tabasser à l’école parce qu’ils avaient un faciès asiatique. Et aujourd’hui, malgré quelques mauvaises langues qui persistent, le débat a le mérite d’être sur la table, notamment grâce à des initiatives nées de cette crise et qui visent à défendre l’asianité. Il y a 3 ans, j’osais à peine parler de ces questions avec mes potes proches, et maintenant c’est dans nos conversations, même si nous ne sommes pas tous d’accord, et tant mieux. Ça a le mérite de ne plus être une non-question, on peut en débattre.

Est-ce que pour toi le combat féministe va de pair avec le combat anti-raciste ?

Peu importe ta couleur de peau ou ta minorité : on est tous l’alien de quelqu’un d’autre, donc autant faire converger les combats.

Thérèse

J’ai du mal à comprendre comment tu peux être féministe sans être anti-raciste ou pro LGBTQA+. Je milite pour la liberté de chacun.e, mais dans un espace commun. Pas pour l’individualisme forcené du « soft power » tel qu’il nous vient des Etats-Unis, plutôt pour la liberté du vivre ensemble, avec les autres mais pas à leur détriment. Cela veut dire accepter l’autre tel qu’il est, s’iel veut bosser chez Amazon ou planter des carottes bio, fine, mais dans ce cas comment on partage l’eau, les ressources, l’espace pour que nous ayons tou.te.s le minimum vital pour vivre décemment ?

Et comment vis-tu cette recherche de liberté au quotidien et dans ta musique ?

J’ai eu une éducation tiraillée entre d’un côté la culture bouddhiste/asiatique de mes parents, où le collectif primait sur l’individu, et de l’autre l’école et la société où à l’inverse l’individu primait sur le collectif. J’ai mis du temps à aller au-delà de l’opposition entre les deux pour y voir quelque chose d’intéressant que je retrouve chez Nietzsche et Jung, deux de mes auteurs préférés : comment t’émanciper par rapport à un groupe selon le principe d’individuation tout en arrivant à prendre en compte le collectif ? Cette question n’est pas toujours consciente mais forcément intégrée dans ma musique.

Tu es également styliste et passionnée de mode, tu as d’ailleurs travaillé dans cet univers. En quoi la mode est-elle pour toi un moyen d’expression complémentaire avec la musique ?

Pour moi tout comme il y a convergence des luttes, il y a convergence des moyens d’expression, artistiques ou autres. J’exprime le même message à travers la mode qu’à travers la musique, il sera simplement reçu autrement, différemment, selon la sensibilité de chacun.e. Chaque fois que je m’exprime, que ce soit en mode ou ailleurs, c’est le même mélange qui fait mon identité : en cuisine j’aime mélanger les épices et le beurre salé, l’huile d’olive et la sauce soja. En danse j’ai le côté hip-hop que je mêle à des mouvements traditionnels du Laos et à des mimiques de gamine, trois facettes récurrentes de ma personnalité !

Thérèse – crédit photo Lily Rault

On a souvent le cliché de la féministe qui se laisse pousser les poils et qui jette son soutien-gorge. Comment associes-tu ton engagement féministe à l’expression de ton style ?

Je me suis rendue compte que je me suis moi aussi longtemps conditionnée dans des clichés. Dans mes clips, j’y vais à fond en mode Rihanna ou Missy Elliott, des modèles de féminités différentes ! Je peux sortir le body, montrer de la peau, être en culotte, ça ne me gêne pas. Mais au contact direct des gens, sur mes premiers lives notamment, je cachais un peu plus mon corps derrière mes fringues. Poser pour des marques de lingerie comme Ysé, Superbe ou Savage x Fenty m’a permis de prendre conscience de mes complexes et de décider quoi en faire. A l’époque portais des soutifs rembourrés car je trouvais ma poitrine trop petite par exemple. Ou je cachais mon excroissance au niveau du ventre qui faisait dire à certain.e.s que j’étais potentiellement enceinte. Côtoyer une pluralité de femmes pour ces séances photos m’a amenée à me poser les bonnes questions et à me réapproprier mon corps comme je le souhaite. Maintenant, sur scène, je suis en slip, j’essaie autant que possible d’assumer et magnifier le corps que la nature m’a donné avec des pièces fortes qui ne cachent pas ce que je suis. Parce que je suis convaincue que montrer son corps et être féministe n’est pas contradictoire Mais il ne faut pas se mentir, c’est un combat chaque jour, et il ne faut pas s’en vouloir si certaines fois on n’a pas la force et si on ressort tout simplement le hoodie !

Contrairement à l’Angleterre, aux US et à l’Asie où des figures féminines fortes se font une place dans le milieu du rap et du hip-hop, c’est encore trop rarement le cas en France. Comment l’expliques-tu ?

Déjà peut-être parce que le rap et le hip-hop ont une place bâtarde en France (je m’interroge toujours sur le concept très connoté de « musiques urbaines »… Comment prendre une place dans un royaume jugé illégitime ?), et que la position des femmes françaises est plus ambiguë et de ce fait moins catégorique que les pays sus-cités. Contrairement aux Etats-Unis où les communautés et la musique sont historiquement très segmentées, avec chaque artiste dans une « case » précise, on a la chance d’être la première génération d’artistes français.es qui revendique une identité plutôt plurielle. Pour ma part, j’assume à la fois d’être française et mes origines asiatiques. D’avoir grandi dans le ter ter à Vitry et d’avoir fait une prépa et une école de commerce à Lyon. D’avoir des amis avocat.e.s, chef.fe.s d’entreprise, tout en m’engageant via des associations auprès d’étudiant.e.s et de personnes racisées. Je refuse de choisir, de me caricaturer, j’assume cet ensemble complexe et je le propose comme modèle.

Même si la complexité est plus dure à vendre, je persiste et signe. Je crois qu’on peut arriver, lentement et par tâtonnements, à un modèle d’émancipation féminine spécifique à ce pays, à mon sens très Français de par son modèle d’assimilation  – à moderniser certes, mais – qui fait partie de la façon dont s’articule notre système.

Thérèse

Je crois qu’il faut prendre conscience de la richesse que ça créé et justement ne pas laisser le concept d’universalisme aux zemmouriens !

Qui sont les femmes qui t’inspirent en France aujourd’hui ?

Tellement ! En musique, Coucou Chloé pour le son très UK, Mathilde Fernandez pour son style, mais aussi Yseult, une artiste indépendante, une femme noire qui revendique son corps. Casey, qui s’est frayé un chemin dans le rap jeu bien avant les #musictoo etc. Mes copines musiciennes La Chica, Flavia Coelho, Mimaa, Frida.

Les artistes Louise Bourgeois et Niki de Saint-Phalle. La photographe Nhu Xuan Hua.

Je suis aussi inspirée par les combats de Grace Ly et Rokhaya Diallo (podcast Kiffe ta Race), Solène Ducretot (festival Après la Pluie), de Lauren Bastide pour qui j’ai doublé l’épisode avec Chanel Miller du podcast La Poudre, par la danse de Mariana Benenge, par les chorégraphies de Maud Le Pladec, par la mode de Clara Daguin et sa vision futuriste du corps humain…

Le seul remix de ton EP est réalisé par Kasbah avec une tonalité rave et festive. Quels sont tes liens avec la musique électro ?

De Nicolas Jaar à Radiohead que j’écoute depuis des années, l’électro est une grosse partie de ma vie ! La scène UK électro / bass music / hip-hop et R&B en particulier (Sega Bodega, M.I.A, Shygirl…). J’aime le contraste qui peut se créer entre la chaleur d’un son et la froideur d’une composition. D’ailleurs mon co-compositeur Adam vient du conservatoire comme moi mais aussi de l’électro, c’est donc une des directions dans lesquelles on veut amener notre projet, à suivre sur le prochain E.P !

Et puis j’adore faire la fête et danser, ce n’est pas pour rien que WART (tourneur de nombreux DJs ndlr) s’occupe de mes tournées ! La danse en club est un espace de liberté magique où tu peux laisser ton corps s’exprimer, seul ou à 10, les yeux ouverts ou fermés.

Peux-tu nous présenter la playlist Spotify que tu as préparée pour Le Prescripteur ?

J’ai décidé de partir, non pas sur mes artistes préféré.e.s, ni sur mes ‘influences musicales’, ni sur les femmes dans le hip-hop, ni sur les nouveautés coups de cœur… Parce que j’ai déjà fait tout ça un paquet de fois. J’avais envie de faire un truc rigolo… J’ai préparé 10 morceaux qui racontent mon histoire à travers la musique. J’en ris d’avance tellement elle ne va avoir aucun sens.

Et enfin Thérèse, quels sont tes projets pour ce début d’année ?

Le deuxième E.P est en cours et la sortie du premier single dont je t’ai parlé « Jealous » est prévue au printemps 2022.

J’adore faire des choses que je n’ai jamais tentées, je vais certainement profiter de cette période particulière pour me lancer ! Il y a déjà eu la série Christmas Flow sur Netflix, le doublage de podcast, la co-écriture d’un livre avec 149 autres femmes prévue pour 2023… Proposez, et je foncerai !

Pour en savoir plus sur Thérèse suivez-la sur Instagram – @tcommetherese

Et découvrez la playlist de Thérèse sur le Spotify du Prescripteur.

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