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La saison des lucioles // Chapitre 1- Enfin seule

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Cet été, découvrez La saison des lucioles, une délicieuse nouvelle *érotique* de G.A O’Neill écrite spécialement pour Prescription Lab en partenariat avec Albin Michel ! A déguster depuis votre parasol… Aujourd’hui, découvrez le premier chapitre « Enfin Seule ». Mercredi prochain, le deuxième. Et cela, jusque la fin de l’été ! De quoi vous tenir en haleine et en inspirer plus d’une… qui sait ?

La saison des lucioles

Chapitre 1 – Enfin seule

Illustration de @marieguu

 

— Sale con, t’es qu’un sale con j’te dis. Une fois de plus, t’as pas assuré… Manquer le mariage de ta fille… Qui va la conduire jusqu’à l’autel ? Tu peux me le dire ?

J’essuyai avec force une larme qui coulait malgré moi le long de ma joue et reniflai plus bruyamment que je ne l’aurais cru possible.

— Comme toujours t’as réussi à te défiler et t’as rien à dire, pour changer. T’es qu’un sale type.

Le jour où je t’ai épousé, j’ai fait une connerie monumentale, et pourtant mes parents étaient ravis. Tu étais le gendre idéal. Le bon fils à papa destiné à reprendre la boîte familiale. J’allais être à l’abri du besoin ainsi que notre progéniture. Quelle désillusion ! Et pour le reste, tu m’as brisé le cœur. Pourtant, jusqu’au bout j’y ai cru, jusqu’au bout… Oui, jusqu’au bout.

Je fis volte-face et m’éloignai ; j’aurais voulu qu’il me retienne. Mais après quelques pas, je m’arrêtais et fis demi-tour.

Je posai un genou à terre, embrassai une dernière fois le marbre froid et passai mes doigts sur l’inscription.

 

François-Xavier Sénéchal

1970-2017

 

 

Six mois plus tard.

 

— Salut Maman ! Hello Tim ! Y a quelqu’un ?

Je me redressai sur le canapé, quittant ma position fœtale. Je pinçai mes joues et humectai mes lèvres, affichant un grand sourire.

— Maman… Tu vas bien ?

— Oui, oui, fis-je en gonflant la poitrine. C’est juste que je…

— Maman, ça va faire six mois qu’il est mort maintenant.

— Six mois exactement aujourd’hui. Nous sommes le 4 juillet. C’est l’anniversaire de sa mort.

— Ce sera dans six mois, Maman ! Dans anniversaire il y a « an », c’est ça le concept…

— Arrête d’être insolente, s’il te plaît.

— Ah bon ? Je croyais que j’étais parfaite, répondit ma fille avec un grand sourire.

— Oui, tu es parfaite. Mais je vais bien, ne t’inquiète pas.

— Maman, arrête de dire que tout va bien. Même mort, il te gâche la vie. Quand vas-tu arrêter de le laisser contrôler ta vie ? Il ne le mérite pas.

— C’est ton père.

— D’une : C’ÉTAIT mon père. De deux : C’ÉTAIT un gros con. De trois : la vie continue, et en mieux, sans lui. Que demander de plus ?

— Comment peux-tu dire une chose pareille ?

— Maman, enfin, il te trompait avec sa secrétaire…

— Arrête ! je t’interdis…

— Il n’était jamais là et si ça se trouve il trompait également sa secrétaire. Va savoir avec combien de femmes il vous a toutes trompées. Il nous a gâché la vie de son vivant et mort, tu vas le laisser encore gâcher la tienne.

Je fermai les yeux et me bouchai les oreilles. Je savais que cette posture était ridicule. Je me sentais en spectatrice de ma vie qui se délitait et pourtant je n’arrivais ni à me reprendre ni à sombrer complètement non plus. Je me maintenais dans une zone intertidale.

— Écoute, Maman, dit-elle en s’asseyant à côté de moi, depuis mon mariage on dirait que tu vas encore plus mal.

— Absolument pas, dis-je en fronçant les sourcils et sur un ton qui se voulait autoritaire. Je ne dis pas que cette période est facile, j’ai juste besoin de temps pour… pour… enfin, pour m’organiser, mettre de l’ordre dans les affaires de votre père.

— Mais on voudrait t’aider, Tim et moi.

— Je sais, mais je veux m’en occuper moi-même. Vous avez votre vie, je ne veux pas vous rajouter des soucis.

— Maman, ce sont nos soucis aussi. Il était notre père.

— Oui, mais ça, vous n’y êtes pour rien.

— Quoi, tout est de ta faute, c’est ça ? Maman…

— Écoute Léonie, on a déjà eu cette conversation. Je vous promets, je vais m’en occuper. D’ailleurs, je m’y mets ce week-end.

— Bon, OK, dit-elle, peu convaincue. Où est Tim ?

— Dans sa chambre.

 

J’imaginais leur conversation sur leur pauvre mère en plein naufrage, mais j’avais besoin d’échouer quelque part après avoir atteint les abymes.

 

Léonie et son frère ressortirent avec leur air de conspirateurs que je connaissais bien. C’est-à-dire l’air de rien, en commençant par une conversation tout à fait banale avant d’en venir au fait. Ils étaient persuadés que je n’avais jamais compris leur manège. En général, Tim commençait, puis Léonie poursuivait jusqu’à aborder le sujet grave.

Ils s’étaient assis chacun à côté de moi.

— Au fait, Maman, tu sais qu’il y a une exposition Frida Kahlo au Grand Palais ?

Frida Kahlo était mon artiste préférée, une artiste peignant avec son sang et ses tripes, une artiste qui avait couché sa vie sur ses toiles. La seule capable de me faire pleurer.

Il était fort, mon Tim, car il avait réussi à capter mon attention.

— Ah bon ? tu en es sûr, dis-je en me redressant davantage.

— Ouais, ce serait peut-être bien qu’on y aille ensemble, nan ?

— C’est gentil, Tim, mais tu dois réviser tes examens et je suis capable d’y aller toute seule.

— Moi j’ai le temps, poursuivit Léonie, je pourrais venir avec toi. D’ailleurs, il faudrait que tu songes à sortir de nouveau, à rencontrer des gens…

Elle fit une pause. Ils allaient enfin aborder le véritable sujet.

— Tu vois, Tim et moi on se disait que tu pourrais peut-être t’inscrire…

— … sur un site de rencontre, poursuivit Tim.

— Jamais de la vie ! Plutôt rejoindre votre père en enfer.

Je m’étais levée, furieuse.

— Au moins, tu reconnais qu’il brûle six pieds sous terre, dit Tim.

Il vit mon regard noir.

— Écoute, Maman, dit Léonie, au pire tu ne donnes pas suite, au mieux vous devenez amis ou amants. Tu n’as rien à perdre.

— Si, ma fierté.

— Ta fierté ? Mais quelle fierté te reste-t-il ? Quelle fierté t’a-t-il laissée ? devrais-je dire.

Il avait fait mouche. Je fis la moue et baissai les yeux. C’est vrai, je n’avais rien à perdre et j’avais besoin de voir de nouveaux visages.

 

Quelques minutes plus tard, nous étions tous les trois assis devant de mon ordinateur.

— On peut pas faire ça plus tard ?

— Non, Maman, il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Alors, quel pseudo tu veux ?

— Un pseudo ? J’ai pas besoin de pseudo.

— Il vaut mieux un pseudo.

— Je suggère Latine girl, dit Tim.

— … Latine girl ? interrogea sa sœur. Ça fait fille facile.

— Je ne trouve pas. Ça fait fille sympa avec qui on aurait envie de passer un bon moment.

— C’est bien ce que je dis… et puis il faut que ça colle à sa personnalité.

Ils se tournèrent vers moi et je vis leur regard peiné.

Le pseudo qui convenait le mieux en ce moment était sans doute « femme au bord du gouffre ».

— Depuis quand tu te ronges les ongles, Maman ? me demanda Léonie.

Je retirai les doigts de ma bouche et cachait ma main sous la table comme une petite fille.

— Bon, tu as raison, c’est peut-être un peu tôt tout ça. Il faut que tu te sentes prête.

Je sentis le regard appuyé de ma fille. Elle avait sans doute remarqué les petites rides qui s’étaient formées aux coins de mes yeux. Mes sillons nasogéniens qui s’étaient creusés. Pour la première fois, elle se rendait compte que sa mère vieillissait comme tous les autres êtres humains.

Elle détourna le regard et ça me fit peur.

J’avais toujours fait très jeune et à quarante-cinq ans on m’en donnait dix de moins. J’avais des joues rebondies, une peau mate jusque-là parfaitement lisse et de longs cheveux noirs que le temps n’arrivait pas à blanchir.

— Nous devions partir en voyage avec votre père. Il avait tout réservé. C’était pour nos vingt-cinq ans de vie commune, dis-je d’une voix morne.

— Ah oui, où ça ? demanda Tim

— En Martinique.

— Wouah ! s’exclama Léonie. C’était prévu pour quand ?

— Demain. Je n’ai pas récupéré les arrhes, je crois que je vais y aller, répondis-je sans réaliser vraiment ce que je disais.

— Si c’est pour demain, il ne nous reste plus qu’à préparer ta valise ! dit Tim

— Vous pensez vraiment que c’est ce que je dois faire ?

— Maman, ça te fera le plus grand bien, dit ma fille.

Ils me tirèrent par la main pour m’aider à préparer mes bagages en hâte.

Léonie récupéra une grande valise perchée en haut du dressing tandis que mon fils et moi jetions des vêtements d’été sur le lit.

— Trois maillots, une robe de soirée, des sous-vêtements sexy…

— Tim, je pars me reposer, me ressourcer, ce n’est pas comme si je partais au Club Med… Ce dont j’ai besoin, c’est de vêtements confortables et de bons livres.

 

 

 

Le vol se déroula comme un charme. J’étais en première classe et avais d’autant plus d’aise que le siège à côté de moi était vide. Les hôtesses et stewards étaient d’une grande gentillesse. Ça me changeait de la classe éco. Je crois même m’être endormie, chose qui ne m’était encore jamais arrivée en avion. Le voyage me parut très court et en un rien de temps je ressentis la secousse tant attendue du train d’atterrissage sur le tarmac de l’aéroport Aimé Césaire du Lamentin.

Je sortis de l’avion le sourire aux lèvres. J’avais pris la bonne décision.

 

À la sortie des bagages, un homme m’attendait avec un écriteau « M. et Mme Sénéchal ».

J’avais pourtant précisé que je viendrais seule et au nom de madame Vaudreuil, mon nom de jeune fille. L’homme prit mon chariot et me conduisit vers la voiture. L’air qui pénétrait mes narines était chaud et humide. C’était le début d’une nouvelle vie. Une vie où je devrais apprendre à vivre seule avec le souvenir d’un conjoint qui sans doute m’avait aimée les premières années de vie commune et puis…

Je chassai ces pensées de mon esprit et ouvris la fenêtre. Il faisait beau même si le ciel était chargé par endroits de lourds nuages gris. La route était mouillée ce qui signifiait qu’un grain était déjà passé par là. J’aimais cette saison des pluies qui lave tout sur son passage ; le ciel, la terre, l’eau et l’âme.

Le chauffeur avait mis la radio. Je me laissai bercer par l’air lancinant et fermai les yeux. Bientôt la voiture ralentit, longea un grand champ de cannes avant d’arriver à une magnifique route bordée de palmiers royaux. Au bout du chemin, on apercevait en perspective une ancienne habitation entourée sur les deux premiers niveaux de vérandas soutenues par des colonnades.

En arrière-plan se dressaient de grands pitons desquels jaillissaient des cascades.

— Nous sommes arrivés, dit-il avec un fort accent créole.

— Cet endroit est magnifique !

 

On me conduisit à ma chambre au premier étage et alors que je pensais avoir tout vu, j’ouvris la véranda et restai médusée par le paysage. À droite, les cascades se perdaient dans les fonds de la forêt tropicale et devant s’offrait une vue imprenable sur la mer.

Sur ce coup-là, François-Xavier ne s’était pas foutu de moi…

Il m’avait offert le paradis alors que lui-même était au royaume d’Adès. Parfois, la vie réserve de drôles de surprises.

La suite était composée d’une chambre avec une grande salle de bain attenante et d’un grand salon. Sur une petite table basse en mahogany étaient disposés des jus de fruits frais ainsi qu’une magnifique corbeille de fruits. Je pris un jus de prune de Cythère dont le goût de sève me donna l’impression de croquer à même le fruit.

Je m’installai sur la véranda dans un large fauteuil en rotin et me mis à feuilleter un dépliant de l’établissement. C’était une ancienne plantation dont les hectares de cannes à sucre appartenaient toujours à la même famille et la distillerie que l’on pouvait visiter était toujours en activité.

La maison de maître comptait quatre chambres standard au niveau du jardin, deux suites comme celle-ci à l’étage ainsi que deux chambres de standing intermédiaire. Par ailleurs, quatre bungalows se trouvaient disséminés sur l’immense domaine et bénéficiaient d’un service dédié.

Il était dix-huit heures et le soleil commençait à décliner. Je décidai de ranger mes bagages avant de descendre pour le dîner.

— C’est pas vrai, Tim…

Je sortis un chapelet de préservatifs. J’avais de quoi méditer tous les jours et même plusieurs fois par jour pendant toute la durée de mon séjour… Il avait également réussi à fourrer dans un coin de ma valise des dessous ultras sexy que je n’avais pas portés depuis des temps immémoriaux…

 

Après une bonne douche, je descendis habillée d’une petite robe noire fluide à la fois simple et chic. J’étais la première. Je saluai les serveurs et pris place en bordure du kiosque si bien que je pouvais voir en surplomb la piscine à débordement dont le ruissellement ajoutait une note cristalline au chant aigu des grenouilles siffleuses.

Je pris la carte du jour. Au menu il y avait : langoustes grillées, chatrou, divers poissons, du crabe, salade de mangue verte et autres délices.

Je passai une commande financièrement déraisonnable et m’enfonçai dans mon fauteuil en essayant de savourer l’instant.

Bientôt, d’autres clients arrivèrent. Il y avait un jeune couple entre trente-cinq et quarante ans et deux couples de la cinquantaine.

Les hommes me jetèrent quelques regards furtifs. Je me sentis tout d’un coup un peu mal à l’aise. C’était parfaitement idiot, mais se retrouver seule parmi des couples, surtout en tant que femme dans un lieu aussi romantique, me paraissait déplacé. Je pris une gorgée de punch et un accra pour reprendre un peu de contenance.

Fort heureusement, un homme arriva et visiblement lui aussi était seul. Il avait une belle stature.

Il prit place davantage vers l’intérieur du kiosque. Je pouvais l’apercevoir du coin de l’œil. Il avait des cheveux légèrement grisonnants à la George Clooney, mais ils étaient épais et ondulés. Sa femme allait peut-être le rejoindre ou bien avait-elle décidé d’un autre programme.

Je repris une autre gorgée de punch et essayai de profiter uniquement du moment présent au lieu de me prendre la tête avec des considérations sociales. Un des serveurs m’apporta du lambi cuit au citron coupé en fines lamelles, accompagné d’une délicieuse salade. J’eus l’impression de prendre tout mon temps et lorsque je portai la dernière cuillère d’un délicieux sorbet goyave à ma bouche, il n’était même pas huit heures du soir. Je me levai et traversai la salle alors que les autres clients terminaient à peine leur apéritif.

Je me sentais gênée et stupide. Cela faisait si longtemps que je ne m’étais pas retrouvée seule, tout d’un coup je trouvais qu’à mon âge c’était ridicule. Des larmes brouillèrent ma vue sans prévenir.

Je remontai dans ma chambre en me demandant si j’avais pris la bonne décision. Ces trois semaines risquaient d’être longues. Je me déshabillai et passai une chemise de nuit en satin qui me changeait des T-shirts taille XL que j’avais pris l’habitude de porter ces dernières années. Après une union de vingt-cinq ans et deux enfants, j’avais oublié d’être une femme. Tout devait être fonctionnel dans ma maison, moi y compris.

Je me mordis l’intérieur des joues. Et si je l’avais jeté moi-même dans les bras de toutes ces femmes ?… Je m’endormis, l’oreiller mouillé de larmes.

 

 

 

Le lendemain en fin de matinée, j’appelai ma mère comme promis.

— Ma chérie ! Ah, enfin ! Alors, on oublie sa pauvre mère ? se lamenta-t-elle.

— Maman, je suis arrivée hier !

Je dois préciser que ma mère est antillaise, c’est-à-dire qu’elle se situe entre la mère juive et la mère italienne : horripilante et attachante à la fois, et à quarante-cinq ans elle se comportait avec moi comme si j’en avais douze.

— Eh bien, moi, j’ai eu le temps de m’inquiéter et d’appeler au moins quatre fois aujourd’hui. Heureusement, le jeune homme a été très gentil avec moi. Il s’appelle Rodrigue Mantou. C’est une famille que je connais très bien, ses parents étaient…

— Maman, s’il te plaît, ce n’est pas la peine de dresser la généalogie du propriétaire du lobby. Qu’est-ce que tu voulais me dire ?

Là, j’avais été un peu agressive. Pour les Martiniquais, la filiation est très importante, mais ce genre de digression pouvait durer des heures. Je sentis que j’avais jeté un froid et me figurai déjà son air vexé à l’autre bout du fil.

— Désolée, Maman, c’est gentil de t’inquiéter. Tout se passe bien ici, c’est magnifique.

— Oui, je vois très bien où tu es, c’est l’ancienne habitation Clairent, une des rares familles de mulâtres à avoir une plantation. J’ai bien connu la fille Clairent qui a épousé un certain M. Jentord en secondes noces. Tu as connu leur fils, d’ailleurs, il vient d’épouser une métropolitaine qui…

C’était reparti pour une longue parenthèse généalogique, mais je me tus et attendis patiemment.

— … et ils se sont mariés et les Desmarais ont eu deux enfants depuis. Enfin bref, c’est une très belle habitation.

— Oui, c’est magnifique. J’ai pris la bonne décision en partant. Je me sens revivre.

— Je suis contente pour toi.

 

Après mon coup de fil, je pris la navette jusqu’à la plage. Je m’installai à l’ombre d’un raisinier de bord de mer et sortis un livre de mon sac ; un bon policier acheté à l’aéroport.

C’était bien de se retrouver au milieu de la vie, entourée par le bruit de vagues, des éclats de voix, d’être interpellée par les vendeurs de plage. C’était de l’oxygène à l’état pur qui chassa mon blues de la veille.

J’avais l’impression d’avoir vingt ans. Je décidai d’aller piquer une tête.

L’eau était délicieuse, chaude, d’une transparence cristalline et d’un bleu turquoise qui faisait presque mal aux yeux.

Je mis mon masque, mon tuba et, chaussée de palmes, je nageai jusqu’à en perdre la notion du temps.

Plus tard dans l’après-midi, je repris la petite navette qui devait me ramener à l’habitation lorsque j’aperçus une petite plage que je n’avais pas remarquée à l’aller, accessible uniquement par une route cahoteuse. Les vagues semblaient grosses et je pus distinguer quelques bungalows cachés dans la végétation peu dense.

— C’est un hôtel ?

— Ça ? me répondit le chauffeur amusé. C’est un hôtel de hippies. Ils font du surf toute la journée et des barbecues sur la plage !

Il avait l’air de dire que c’était un bouiboui infâme pour jeunes et moi j’étais définitivement reléguée dans le camp des vieux qui vont à la plage en navette climatisée et sirotent leur ti-punch au bord de la piscine d’un hôtel de luxe.

Bon sang ! Mais que m’est-il arrivé en vingt-cinq ans ? Je me suis mariée…J’ai bossé, j’ai eu deux enfants ; OK, mais je suis toujours la même… Pourtant, il est bien arrivé un moment où j’ai troqué mon sac Backpacker pour une Samsonite ; où j’ai passé davantage de temps sur la plage que dans l’eau. Où les soirées jusqu’au petit matin se sont transformées en sages dîners. Et où les sages dîners se sont transformés en plateaux télé. Putain, c’est pas ça ma vie ! Je manquai tout à coup d’oxygène.

 

Je demandai au chauffeur de couper sa clim à la con et j’ouvris la fenêtre en grand. Puis, je lui demandai carrément de s’arrêter. Il s’inquiéta et je lui dis que je préférais marcher afin de mieux apprécier le paysage.

Il s’éloigna tout doucement, mais pas suffisamment pour sortir de mon champ de vision. Il avait sans doute peur que je fasse un malaise sous ce soleil de plomb. Il faut dire qu’il était presque deux heures et ça tapait sec.

— Ouais, c’est ça, faudrait pas qu’elle clamse, la vieille, je marmonnais, effectivement comme une vieille.

Je marchais, poings fermés, et si les cailloux avaient eu des pattes ils auraient détalé tellement je les terrassais avec rage.

— Vieille femme, j’suis pas une vieille femme…

— Ah non, ma princesse…

Je sursautai. Je n’avais pas vu venir dans le tournant du chemin un jeune homme qui portait une planche de surf sous le bras.

Je restai interdite. Il me dévora du regard et continua son chemin.

— La prochaine fois, il faudra venir faire du surf avec moi, ma chérie ! lança-t-il derrière moi.

Il me redonna le sourire. Je gonflai mes poumons, inhalant cet air moite qui abreuvait chaque pore de ma peau, et regagnai l’habitation d’un pas léger.

 

En arrivant, je m’installai directement sous le kiosque et commandai à déjeuner. J’étais seule, tranquille pour méditer.

Une silhouette s’avançant vers moi me sortit de ma rêverie. C’était l’homme qui avait dîné seul la veille.

— Est-ce que je peux m’asseoir ?

— Bien sûr, répondis-je avec un petit sourire, histoire de rester polie.

Il était vraiment beau gosse, mais j’avais envie d’être seule et il me mettait mal à l’aise.

Il prit place nonchalamment dans le fauteuil en face de moi et tapota l’accoudoir avec ses doigts comme s’il lui manquait quelque chose. Ce qui se révéla être exact, car le vide de ses mains fut vite comblé par un verre de rhum vieux pour l’une et un cigare pour l’autre.

J’essayai tant bien que mal d’éviter la fumée de ce barreau de chaise tout en maintenant un sourire forcé qu’il devait croire admiratif. En réalité, j’étais subjuguée par son manque de savoir-vivre. Dans ce genre de situation, j’aurais dû lui faire remarquer son impolitesse, mais il arrive parfois que l’on veuille savoir jusqu’où le sans-gêne d’un individu peut aller. La distance des fauteuils était telle que l’on pouvait faire semblant de s’ignorer sans paraître impoli, mais vu que nous étions les seuls sous ce grand kiosque, il était évident qu’il allait finir par m’adresser la parole. Je ne voulais surtout pas lui faciliter la tâche et faisais exprès d’éviter son regard.

J’avais également commandé un rhum vieux que je buvais avec délectation.

— Je vous ai aperçue tout à l’heure à la plage.

Je détournai le regard à regret du jardin.

— Ah oui…

— Vous portiez un magnifique paréo.

Je fis un petit sourire

— Vous êtes venue seule ?

— Oui, mon mari est mort il y a six mois et nous devions venir ici pour notre anniversaire de mariage. Je pensais annuler, mais finalement j’ai décidé de partir.

J’avais dit cela d’une traite et tout à fait naturellement. Je me surprenais moi-même et eus un sourire de satisfaction. Je commençais à digérer l’information.

— Mais je suis… enfin, je suis terriblement désolé… Je me sens confus…

— Non, ne le soyez surtout pas, il n’y a pas de quoi. Mes enfants n’arrêtent pas de me dire qu’il brûle six pieds sous terre !

J’eus un rire franc, mais le regard interloqué de cet homme me stoppa net.

— Excusez-moi, cette situation ne devrait pas être risible, mais…

— Mais c’est votre façon de faire le deuil. Je comprends. Ma femme et moi avons récemment divorcé. J’avais besoin de faire une grande coupure après un procès qui m’a exténué en plus de me coûter très cher. Si elle n’est pas morte, les flammes des enfers lui lèchent déjà les pieds, croyez-moi !

Je l’accompagnai dans son rire. Il avait un beau sourire et son regard me troubla.

Nous déjeunâmes ensemble et parlâmes de choses légères, de l’hôtel et de l’île.

— Mais au fait, cela fait bien trente minutes que nous discutons et je ne sais toujours pas votre prénom…, dit-il.

— Oui c’est vrai… Je m’appelle Diane.

— Enchanté, Diane ; je me présente : François-Xavier.

Je sursautai. Mon regard dut l’effrayer. Ou peut-être même que j’avais changé de couleur.

— Ça ne va pas ?

Mon mari était assis en face de moi. Même mort, il contrôlait ma vie, ma fille avait raison.

— Tout va bien… Je… c’est cette salade qui est un peu trop épicée.

J’avalai d’une traite mon verre de rhum vingt ans d’âge.

— Je ne suis pas certain que ça aille mieux, me dit-il l’air effaré.

— Si si, beaucoup mieux, merci…

J’étais dans l’incapacité de prononcer son prénom. Peut-être que si je le prononçais cinq fois de suite, mon mari réapparaîtrait comme dans la légende de Candyman du film éponyme. Après tout, nous étions dans une ancienne plantation où des esclaves avaient souffert. Peut-être ce lieu était-il hanté ?

— Vous êtes certaine que tout va bien ?

J’étais perdue dans mes divagations et n’avais pas remarqué la présence du serveur venu prendre la commande des desserts.

 

Plus tard, je me rendis à nouveau à la plage, mais demandais au chauffeur de me laisser un peu plus haut afin de poursuivre à pied. Le soleil tapait fort mais était moins accablant.

Je tombai sur une bifurcation ; à droite le chemin menant à la plage, et à gauche c’était…

Je décidai de prendre à gauche.

Le paysage herbeux laissa place à une végétation de plus en plus haute faite d’arbustes lacustres. Il y avait des trous de crabes partout. Le sol devenait plus humide au fur et à mesure que j’avançais vers la plage. De là où je me trouvais, je distinguais au loin le bleu de la mer et j’entendais le bruit fracassant des vagues. Un petit panneau de bois signalait un hôtel.

À partir de là, le paysage devint un peu moins anarchique. La terre laissa place à de petits chemins de pierres taillées qui menaient à des bungalows dispersés.

Je pouvais apercevoir des garçons et des filles flâner sur les vérandas, dormir dans des hamacs. Il y avait des planches de surfs à l’entrée de la plupart des cases.

Je passai celle qui faisait office de lobby sans m’en apercevoir.

— Bonjour, dit une voix d’homme au ton charmeur.

Je me retournai.

— Eh, mais c’est ma princesse ! Alors, on s’est décidée pour les cours de surf ? Ça me fait plaisir, dit-il en sortant de derrière son comptoir.

— En réalité, je voulais simplement profiter de la plage.

— Ah, ça va pas être possible…

— Ah bon ? répondis-je naïvement.

— Je ne risque pas de te laisser tranquille, ma beauté. Je serai ton prof de surf particulier, dit-il en me prenant par les épaules.

Les Antillais pratiquent la drague comme un sport national. Même les Italiens capituleraient devant tant d’assurance, pensais-je.

Je ris et me demandai dans quelle histoire je m’étais fourrée.

— On peut apprendre à surfer facilement ?

— Avec moi, tout s’apprend très facilement, dit-il d’un large sourire.

Jusque-là, j’avais évité de le regarder franchement de peur qu’il ne sente le poisson ferré, mais après tout, autant se faire plaisir. Il devait avoir la trentaine, pas un gramme de graisse, une silhouette athlétique sculptée par la force des vagues. Un frisson parcourut mon dos. J’en avais des suées. Il m’accompagna jusqu’à la plage.

Elle était superbe. Le sable blanc bordé de petits arbustes permettait de s’abriter du soleil. Il y avait pas mal de surfeurs aguerris, et d’autres qui apprenaient sur des longboards.

Mes narines furent chatouillées par une alléchante odeur de crabe.

— Ce soir on fête nos un an d’ouverture, ma mère prépare un méchant matoutou, tu veux rester ?

J’esquivai la question.

— Sinon, pour les cours de surf, c’est combien ?

— Ça dépend, tu veux prendre combien de cours ?

— Suffisamment pour surfer comme cette fille là-bas.

Je lui désignai une nana qui virevoltait sur une vague, se laissant tantôt porter par son flot, tantôt remontant sur sa crête avant qu’elle ne s’évanouisse définitivement. Elle se laissa alors glisser sur la planche et remonta le courant à la force des bras à la recherche d’une nouvelle vague.

Un sourire béat n’avait pas quitté mes lèvres. C’était ça que je voulais faire pour le reste de mon séjour, voire de ma vie.

— OK. Tu veux commencer quand ?

— Demain.

— OK, demain 7 heures.

Je me retins de dire « quoi, 7 heures ?! J’suis quand même en vacances, faut pas pousser non plus ! » et je repartis vers l’autre plage. Il y avait effectivement pas mal de surfeurs sur celle-ci et je n’avais pas besoin de recevoir une planche en pleine tête avant même d’avoir commencé les cours.

Le lendemain matin à six heures j’étais en route pour mon baptême de surf.

 

 

 

L’air était frais et le ciel couvert d’une fine couche de nuages blancs. Le soleil brillait déjà fort, mais pas encore suffisamment pour réchauffer l’atmosphère.

Le bruit du vent dans les hautes herbes et le chant des oiseaux m’accompagnaient.

J’aperçus plus de cases que la dernière fois. Je passai un petit potager que je n’avais pas remarqué la veille où un vieil homme et une femme étaient occupés à bêcher. Plus loin derrière, il y avait un grand bungalow légèrement surélevé qui devait être le restaurant. Les cases s’harmonisaient parfaitement avec le paysage d’herbes hautes et d’arbres bas.

Mon soupirant n’était pas dans sa guérite et je me rendis compte que je ne connaissais même pas son prénom.

Il n’était pas encore sept heures et je vis plusieurs hommes et femmes sortir en hâte avec leur planche sous le bras.

— Ah ! Te voilà !

— Bonjour. Au fait, je m’appelle Diane.

— Une vraie princesse alors, dit-il en me faisant un baise-main.

Il avait repris son rôle.

— Et toi ?

— Moi, c’est Firmin

J’eus un petit rire, attendant qu’il me donne son vrai prénom

— Mais tout le monde ici m’appelle Fifi.

Je ris pour de bon cette fois-ci, mais il me fixa sans broncher.

— Tu peux te changer là-bas dans cette case. Il y a des shorts et des T-shirts de bain. Tu peux aussi te servir des crèmes solaires à disposition. Ça tape fort dans l’eau.

— OK… merci.

J’étais mal. C’était vraiment son prénom. Tout d’un coup, il faisait beaucoup moins glamour. Je m’attendais à ce que ses collègues s’appellent Riri et Loulou. Je ne sais pas si je préférais celui qui portait le même prénom que mon défunt mari ou celui qui portait celui d’un palmipède. Dans les deux cas, j’étais dans l’incapacité de les prononcer. Pour le premier, je risquais de voir apparaître le fantôme de mon mari et pour l’autre, l’image du petit canard se substituerait inévitablement à celle de cet adonis. J’avais le choix entre pleurer de chagrin ou pleurer de rire.

Je sortis avec un T-shirt de bain blanc moulant et un short bleu. J’étais prête à ne faire qu’un avec les éléments.

Nous étions dix élèves. À mon agréable surprise, je n’étais pas la seule personne d’âge mûr. Il y avait un homme portant une longue barbe grise et des cheveux hirsutes. Blanc, du moins à la base, il était déjà aussi brun que moi avec ma peau mate.

Puis il y avait deux copines d’une trentaine d’années et six jeunes allant de douze à vingt ans. Deux profs officiaient, dont « celui dont je ne peux prononcer le nom » et un autre se prénommant Jérôme.

On nous répartit en deux groupes. Bien évidemment, je me retrouvai dans celui de qui vous savez. Dans un premier temps, il nous donna un cours théorique sur les marées, le vent, les règles de priorité, puis il nous expliqua comment se mettre debout sur la planche. Nous nous exécutâmes chacun à notre tour. Enfin, il était temps de nous jeter à l’eau. Mais avant de prendre les vagues, il nous conduisit dans un « fond blanc » afin de poursuivre le cours théorique.

C’est une zone où le sable est plus haut, si bien que la couleur presque blanche de l’eau à cet endroit contraste avec le bleu environnant. Le volume de l’eau étant plus faible, la mer y est encore plus chaude.

Il nous montra comment tenir en équilibre sur la planche et comment faire la tortue, c’est-à-dire comment se retourner dans l’eau la planche sur la tête en cas de grosses vagues. Puis il termina par quelques règles de base de sécurité.

Allongés sur nos planches, nous rejoignîmes enfin le spot.

Les vagues étaient hautes et leur déferlement assez puissant, mais il nous ramenait systématiquement vers la plage. C’était le spot idéal pour des surfeurs confirmés, mais aussi pour les débutants.

Il nous fit passer l’un après l’autre, nous encourageant à ramer puis nous disant à quel moment se lever.

Le hippie hirsute fut le premier à tenter l’expérience. Comme moi, c’était la première fois qu’il essayait ce sport.

La vague qui arrivait était assez grosse, il se mit à ramer comme un damné, mais ne réussit pas à se lever.

La suivante était pour moi. Je me sentis portée par la puissance de la houle alors que je ramai de toutes mes forces. Puis j’entendis le signal du prof m’invitant à me lever. Je me soulevai alors à la force des bras, sautai les deux pieds sur la planche et me laissai glisser. C’était une sensation magique ; un sentiment de bien-être et de liberté qui m’envahit aussitôt. Mais l’instant fut bref et quelques secondes après je chavirai dans l’eau. C’était géant, génial, j’étais à donf ! J’étais redevenue une ado.

Je remontai sur la planche et repartis rejoindre mon groupe.

Mon prof m’en tapa cinq.

— Tu dis que c’est la première fois que tu fais du surf ? Quel style ! Faut dire qu’avec un corps aussi parfait que le tien…

Il était infatigable et ça faisait du bien, même si on pouvait difficilement faire plus lourd. J’avais l’impression de retrouver le pouvoir de séduction de ma jeunesse et j’en oubliai mes complexes et mes petits kilos en trop, me laissant flatter par ses compliments.

Une fois que tout le groupe eut tenté sa chance, il fit une démonstration. Sitôt la vague sous lui, il sauta sur sa planche avec l’agilité d’un chat et surfa avec beaucoup de grâce et de souplesse.

À la fin de la matinée, nous étions rincés, mais je sentais une énergie nouvelle en moi. Il nous emmena sous le bungalow ouvert qui servait bien de restaurant. De là, nous avions une vue imprenable sur la plage. Le soleil de onze heures tapait fort et tout le monde se servit en rafraîchissements.

Vers midi, on s’installa à une grande tablée et nous déjeunâmes du poisson grillé accompagné de légumes du jardin. C’était royal. L’ambiance était simplement cool, peace. C’était comme dans The Beach pour le côté paradisiaque et cool, le requin et la psychopathe en moins.

L’après-midi, je restai squatter un hamac et à la fin de la semaine de cours, le surfcamp était devenu ma seconde résidence. J’avais fait de grands progrès.

Je sympathisai avec Antoine, le hippie. Il était devenu millionnaire en revendant une boîte d’informatique qu’il avait créée avec son meilleur ami et avait décidé d’apprendre le surf avant de se lancer dans un tour du monde des meilleurs spots. C’était un peu comme dans la pub pour l’Euromillions.

Sa vie me fit rêver. J’avais moi aussi envie de réaliser des choses et j’avais un rêve d’adolescente qui ne m’avait jamais quittée.

 

La suite mercredi prochain sur le blog….

*

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