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Un jour viendra – Chapitre 2

Coucou c’est nous !


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En août, ça va chauffer sur Le Prescripteur… Découvrez chaque samedi sur le blog, un nouveau chapitre de votre nouvelle érotique de l’été à lire secrètement sous la couette ou au bord de la piscine sous le parasol ! Embarquez avec Clementine et ses histoires tumultueuses dans Un Jour Viendra de Fabien Muller. Une collaboration avec les éditions Ma Next Romance, littérature pour adulte.

Semaine 2 – Clem’

Clementine.

Sans accent. À l’américaine. Bien prononcer aïne, à la fin, histoire qu’on ne me confonde pas avec un agrume quelconque.

J’ai toujours détesté ces quatre syllabes. Jusqu’à mes dix-huit ans, je me faisais appeler Clem’. 

Puis, je suis tombée par hasard devant Eternal Sunshine of the Spotless mind. Comment dire ? Ce film m’a réconciliée avec mon prénom. L’héroïne était vivante, folle, belle et elle avait les cheveux orange (et même bleus, parfois). Tout l’inverse de l’image qu’on se fait d’une Clementine en général. On dit qu’une œuvre d’art ne peut pas bouleverser une vie et pourtant ce film a changé la mienne. Après l’avoir visionné, je me suis sentie pousser des ailes, j’ai compris que je ne vivais pas la vie que je méritais. 

Une sorte d’illumination. 

J’ai largué mon copain de l’époque, Juan – l’ennui incarné, en plus collant –, et ai décidé de me prendre en main. Je me suis mise au sport, ai refait mon CV, pris rendez-vous chez le coiffeur. Des choses inimaginables quelque temps auparavant. Mais j’étais désormais sous l’emprise de l’héroïne de Michel Gondry. 

J’ai même failli m’inscrire à des cours de cuisine – c’est dire. 

J’ai finalement décroché un boulot à la Défense comme chef de produit dans le marketing, à la faveur de quelques ajustements opportuns sur mon parcours pas assez sexy aux yeux du recruteur moyen. L’entreprise qui recherchait un cadre avait besoin de quelqu’un urgemment, ils n’ont pas vérifié mes quelques accrocs à la réalité. De toute façon tout n’est qu’interprétation, n’est-ce pas ? Je me suis simplement permise de mettre mon expérience à niveau de ce qu’elle aurait dû être si j’avais découvert ma nouvelle héroïne un peu plus tôt. Ce n’était que justice finalement.

 

Quand je regarde en arrière, je m’aperçois que je reviens de loin. Née dans une banlieue anonyme, d’un père voyageur et d’une mère qui se prétendait hippie – plus qu’elle ne l’était réellement –, la vie n’a eu de cesse jusqu’à ce film libérateur de m’ordonner de garder ma place et d’obéir – sans parler de cette mère, toujours elle, passée maîtresse dans l’art de me rabaisser. La seule leçon qu’elle a essayé de m’inculquer fut de me contenter de ce que j’avais. En demander davantage aurait été impoli. Humilité et abnégation furent les maîtres mots de l’éducation imposée par ma mère. Exactement l’inverse de ce à quoi je m’emploie aujourd’hui.

Ma mère.

Elle m’a toujours ramené les pieds sur terre. Elle était du genre, lorsque je lui racontais, flattée, que des garçons m’avaient sifflée dans la rue, à me rétorquer « Rappelle-toi que ce sont les mêmes qui sont capables de jouer au foot avec une vieille canette pourrie. Considère que tu es aussi proche d’une femme, qu’un bout d’aluminium d’un ballon de foot ». C’est sûr que ça calme les ardeurs naissantes. 

C’est à peu près à cette époque bénie de l’adolescence que je n’ai pas commencé à me maquiller. Un peu par mimétisme avec ma mère et un peu comme un acte de rébellion jeté à la face du monde. 

Je n’en ai jamais voulu spécifiquement à ma génitrice de m’avoir fait prendre conscience de ce qui nous séparait toutes les deux de nos équivalents humains chromosomés différemment, d’avoir rendu visible cette barrière des sexes que j’allais allègrement franchir sans me faire prier, car en un sens, cela m’a rendue imperméable à leurs minables stratagèmes. 

Lorsque le temps de quitter nid est arrivé, je me suis mis à faire dans la concision. Un mec me plaisait ? J’allais droit au but, sexuellement parlant.

Soyons clairs, cela a pu poser quelques problèmes, lorsque je me rendais compte, par exemple, que l’homme en question avait une femme, trois gosses et un yorkshire. Je n’ai jamais été un modèle de gestion des dommages collatéraux. En général, je partais sans laisser d’adresse (même lorsque le chien insistait). 

Le désastre du couple éphémère que mes parents ont formé avant ma naissance m’a profondément marqué, laissant des traces profondes dans la représentation que je me fais d’une relation femme-homme standard. J’aurais sans doute pu me construire normalement, voire partager quelques référentiels avec le reste de l’humanité, si ma mère n’avait pas passé les quinze premières années de ma vie à me seriner que les hommes étaient tous soit des poivrots, soit des losers. N’ayant jamais pu falsifier ces assertions de manière empirique, je les ai longtemps considérées comme raisonnablement réalistes, cependant que je n’aurais su faire la distinction entre une quelconque factualité objective et mon propre filtre, modelé par des années de lavage de cerveau méthodique et maternel.

J’ai rencontré mon ex, Franck, peu après avoir trouvé ce travail dans le marketing à la Défense. J’étais déjà dans une période changement et cette rencontre a achevé de chambouler mes maigres repères. Il m’a fait croire à une autre voie possible. La transformation mentale que j’avais commencé à opérer s’est doublée d’une transformation physique : d’un style plutôt naturel, j’ai évolué vers la femme sexy et apprêtée que je suis aujourd’hui. Un peu pour lui plaire, beaucoup parce que je me suis persuadée que c’était le chemin que je devais suivre. 

 

Aujourd’hui, j’ai gardé de ces différentes époques le réflexe d’éviter ma mère et la presque joie de recevoir une carte postale par an de mon père pour mon anniversaire. Toujours les mêmes mots mais d’un endroit différent. Il habite aux États-Unis, à New York a priori, ça fait des jolis timbres, mais pas trop de souvenirs. Un jour, j’irai le rejoindre, c’est sûr. Je ne l’ai jamais connu et en ai une vision idéalisée : le seul homme qui compte désormais – sans faire exprès et par défaut – dans ma vie.

Je sais que cette version fantasmée de mon père n’existe que dans mon esprit solitaire mais j’accepte volontiers cette part d’irrationnel dans ce qui oriente mes rêves.

 

***

 

J’observe mon équipe, réunie pour le brief du lundi matin. Ma carrière a pris un brusque virage récemment et j’ai désormais quatre collaborateurs. En effet, depuis qu’Éric, mon ancien Directeur Marketing, a démissionné – poussé par la Direction Générale après que des soupçons récurrents de harcèlement se sont répandus dans l’entreprise, portés par les ondes efficaces de radio moquette –, j’ai pris du galon et rapporte directement au Directeur Général adjoint en charge du développement. 

Je n’ai jamais très bien compris pourquoi Éric avait été sanctionné alors qu’il n’était pas le plus « lourd » – pour ne pas dire autre chose – de la bande. Il n’avait effectivement jamais tenté de défendre les femmes de son équipe et favorisait un environnement à base de testostérone et de blagues salaces qui n’étaient pas toujours compatibles avec le bien-être féminin mais il n’était pas actif dans la démarche d’humiliation et de rabaissement que certains de ses collaborateurs utilisaient comme une seconde langue. Si j’avais dû, moi, en choisir un, j’aurais désigné sans hésiter Audric Belmont, le bras droit d’Éric – toujours en place, lui – modèle de macho veule et retors qui flirtait systématiquement avec la limite de la décence et réussissait toujours à faire passer les femmes pour les pires féministes lorsqu’elles osaient seulement lever les yeux au ciel.

Je fus involontairement le déclencheur du limogeage d’Éric après m’être retrouvée dans une situation où Audric m’avait promis de l’avancement si j’acceptais un dîner au restaurant. Il a même cru utile de préciser « cela ne fera pas tout, mais cela jouera en ta faveur ». Cela fut la goutte d’eau et la seule réponse qu’il obtint – d’une clarté sans équivoque – fut une belle baffe dans la gueule (et encore, c’est parce qu’il était de côté et que ses couilles étaient inaccessibles). Cela me valut d’être convoquée par Fanny, la DRH (le monde à l’envers). Pour éviter de faire des vagues, l’affaire avait été étouffée dans un premier temps, puis la parole s’étant libérée, plusieurs collaboratrices s’étaient plaintes elles aussi, et le DG avait dû prendre une décision. Éric a pris pour tout le monde et la conséquence aujourd’hui est que mon ennemi juré, Audric Belmont, continue de répandre son influence nauséabonde dans les couloirs, tout en évitant soigneusement de croiser mon chemin. Il sait désormais de quoi je suis capable dans mes moments de lucidité.

Je sens malgré tout sa présence néfaste dans l’entreprise et j’entends parfois de vagues rumeurs sur des jeunes stagiaires qu’il approcherait d’un peu trop près. Ce mec me dégoûte.

J’essaye d’éviter au maximum que ces informations arrivent jusqu’à moi, malheureusement nous sommes tous des animaux sociaux et parfois, il nous arrive de nous retrouver pour parler autre chose que de travail.

Il se raconte notamment pendant les afterworks, lorsque l’alcool délie les langues, qu’au moment du choix qui s’est traduit par l’éviction de mon ancien boss, le DGA de la branche avait été convoqué par le Directeur Général pour « sauver » la tête d’Éric. La DRH était présente à l’entretien et lui aurait proposé un « deal » : un plan d’actions pour nettoyer la Direction Marketing des « porcs » en s’engageant personnellement à ce qu’ aucun problème ne remonte jusqu’à eux ou faire sauter Éric. La légende raconte qu’elle aurait laissé cinq minutes au DGA pour réfléchir et que celui-ci aurait simplement répondu : « c’est cinq minutes de trop ». Le lendemain, Éric était parti.

Ainsi donc, on n’avait choisi le silence plutôt qu’un nettoyage efficace. Plus rien ne m’étonne.

 

Depuis ces incidents, je m’occupe de tout le segment professionnel : le business to business, ou B2B comme on dit chez les marketeux. La DG m’a demandé récemment « d’attaquer » le segment tertiaire et j’ai donc provoqué cette réunion de brainstorming avec ma petite équipe dans cette optique.

La réunion s’enlise assez vite et j’ai beaucoup de mal à motiver mes collaborateurs afin qu’ils produisent autre chose que de vagues mouvements têtes qui pourraient aussi bien ressembler à de l’acquiescement qu’à un début de somnolence. Seule Raja, la créative du lot, semble réveillée, mais c’est principalement pour me contredire et ne voir que le côté négatif. Elle a le chic pour lister l’intégralité des difficultés qui nous attendent sur ce segment en quinze volumes bien épais.

Même mon bras droit Samy, fidèle comme un épagneul breton et fun comme un panneau de signalisation routière, jeune cadre tout droit sorti d’une école de commerce, ne semble pas emballer par l’idée de remettre la réunion sur de bons rails. 

On jurerait qu’ils attendent la fin de la réunion ou qu’ils pensent à leurs prochaines vacances. C’est bien ma veine.

En effet, un brainstorming nécessite de l’engagement, de la motivation, de la critique, des échanges verbaux, pas cette paresse molle qui semble avoir recouvert la réunion.

Au moment où je me lève et m’approche du paperboard, la porte s’ouvre et laisse passer par l’entrebâillement la tête d’Audric, un sourire au coin des lèvres et la mèche de travers.

Il regarde ostensiblement mes jambes. Je suis, en effet, habillée d’une jupe un poil stricte et d’un chemisier blanc.

— Eh ben dis donc, j’ai pas le droit à de la cuisse moi quand je fais des réunions… Y’aurait comme un message ?

 

Je sens le sang me monter au visage et vire instantanément orange sanguine. Avant d’avoir même pu penser à une réponse cinglante, il m’annonce sans cérémonie :

— Bon en tout cas, tu tombes bien : il paraît que t’as un nouveau chef. Je suis sûr qu’il va kiffer tes jambes !

 

Je suis autant prise au dépourvue par sa grossièreté – devant mon équipe de surcroît – que par cette nouvelle qui change potentiellement tout. 

Un nouveau chef ?

Adieu autonomie, il va me falloir désormais m’imposer rapidement et faire mes preuves auprès de cet inconnu. 

Comment Audric est-il au courant avant moi ?

Avant de s’éclipser, celui-ci fait un clin d’œil appuyé à Raja et je note que cette dernière sourit en retour, sans que je puisse déterminer si c’est un simple réflexe ou un geste de connivence.

Audric Belmont.

Raja. Jeune, mignonne, rebelle. Une proie facile ?

Trop de questions en si peu de temps, je dois trouver des réponses.

 

***

 

La nuit fut agitée. Mais pas d’une agitation dont on se souvient avec délectation le lendemain matin. J’ai peu dormi, ressassant encore et encore les informations apprises la veille. 

Alors, pour me calmer, je marche. Prendre le bus, dont l’arrêt est à dix minutes à pied du bureau me permet de prendre l’air et faire le point. Je n’avais simplement pas prévu les bouchons inexplicables qui ont décidé de ruiner ma journée.

 

Le feu passe à l’orange. Sans attendre, je me presse, provoquant un freinage en catastrophe d’un scooter que je n’avais pas vu arriver. J’entends un flot d’insultes tenir compagnie à mon sillage. Je ne prends pas le temps de m’arrêter pour si peu. Je regarde ma montre de nouveau. L’heure ne s’est pas recalée miraculeusement. Le pourcentage de chance que j’arrive à l’heure est ténue. 

Évidemment, il faut que cela arrive le jour où je reçois mon plus gros client.

Des semaines que je prépare cette réunion et voilà que je me lève en retard. À croire que mon corps le fait exprès, qu’il s’ingénie à me mettre dans la mouise : il ne veut pas s’endormir au moment où il le faudrait et refuse de se lever quand on lui demande.

Inutile de dire que je ne peux pas me louper – surtout si l’on considère le contexte actuel de réorganisation et d’arrivée supposée de mon nouveau patron qu’Audric a évoquée grossièrement hier.

 

J’arrive finalement au bureau et perds deux nouvelles minutes à l’entrée à cause d’un collaborateur, immobilisé, qui ne trouve pas son badge. Agacée, je lui passe devant et accroche mon sac au niveau de son bras. Je gaspille encore trente secondes à l’écouter s’excuser. 

Lorsque j’arrive dans le hall de notre étage, je constate que mon client n’est pas encore là. J’en profite pour souffler. Je ne suis pas la seule en retard apparemment.

Je décide d’aller dans la salle de réunion afin de préparer l’écran et de brancher mon ordinateur. Un petit café ne me ferait pas de mal, me dis-je en marchant d’un pas plus léger.

J’attrape un café à la machine et me dirige vers la salle avec mon laptop sous le bras.

Une fois devant la salle, je constate que la porte est fermée. Encore un collègue qui aura décidé de squatter, voyant la salle de réunion vide, sans l’avoir réservée. Je pousse la porte, un poil irritée et le café à la main.

À peine celle-ci est-elle entrouverte que je comprends qu’il y a un problème. Un gros problème.

Autour de la table se trouvent Audric, assis en face de mon client et à côté d’un homme en costume que je n’ai jamais vu. 

MON client, Jérôme, lui-même accompagné de son assistante qui ne le quitte jamais et dont j’ai oublié le prénom.

Je n’ai pas le temps de réagir, je suis debout, à la porte, mon ordinateur sous le bras et un café à la main. Je crois avoir la bouche ouverte.

— Ah, Clementine, m’interpelle Audric.

 

Je suis tellement hors de moi qu’aucun mot ne sort. Rien ne vient. Je suis bloquée, tel un vieux magnétoscope.

— Avec un café, ajoute-t-il. Pour moi, ce sera un expresso serré sans sucre. Et vous ? demande-t-il à Jérôme qui semble surpris de me voir ainsi, en retard et à l’écart de cette réunion.

— Pareil, répond-il timidement, ne sachant pas trop comment se comporter.

— Allongé avec un ½ sucre pour moi, ajoute l’inconnu en costume afin de définitivement m’achever. 

 

Je pose mon ordinateur et mon propre café et fais demi-tour, afin de ne pas provoquer un esclandre devant mon client.

En marchant dans les couloirs, je constate que mes bras tremblent.

 

***

 

À la sortie de la réunion, on me présente l’homme en costume.

Mon nouveau boss. Qui prend sa première décision managériale de la journée en me convoquant dans son bureau.

 

— Non mais, qu’est-ce que ça veut dire d’arriver à cette heure-là ?

— 

— Heureusement que monsieur Belmont était là et maîtrise les dossiers !

— 

Cela fait cinq minutes que je suis dans le bureau de ce monsieur dont je ne connais toujours pas le prénom et qui me hurle à moitié dessus sans doute pour évacuer le stress de cette réunion cauchemardesque où j’ai vu Audric présenter mes chiffres et mes transparents (comment s’est-il procuré les fichiers ? Qui lui a fourni ces informations ? Comment était-il simplement au courant de cette réunion ? Est-ce Raja qui l’a informé ?) sans pouvoir rien dire. Je ne sais pas ce qu’Audric lui a raconté mais il semble hors de lui. Je n’écoute même plus, j’attends que cela passe.

Finalement, après encore quelques minutes, il se tait, semble chercher quelque chose à ajouter puis me fait un signe de la main indiquant que je peux disposer. Au moment de sortir de son bureau, je lève la tête et le regarde. 

Son visage m’est étrangement familier.

 

Team Prescription

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