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Un jour viendra – Chapitre 5

Coucou c’est nous !


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En août, ça va chauffer sur Le Prescripteur… Découvrez chaque samedi sur le blog, un nouveau chapitre de votre nouvelle érotique de l’été à lire secrètement sous la couette ou au bord de la piscine sous le parasol ! Embarquez avec Clementine et ses histoires tumultueuses dans Un Jour Viendra de Fabien Muller. Une collaboration avec les éditions Ma Next Romance, littérature pour adulte.

Semaine 5 – Clem

Pendant des années, je n’ai jamais su apprécier les week-ends. Me retrouver seule avec ma mère, l’entendre se plaindre des hommes, attendre que les heures passent, scotchées devant la télé à absorber des programmes déjà débiles à l’époque, c’était plus que je ne pouvais en supporter. Rien ne venait égayer ces journées monocordes et tristes, et ce que la plupart de mes amies attendaient avec une impatience non feinte ne constituait pour moi qu’un long calvaire de deux jours pleins, rythmés par la préparation des repas et le ménage à faire.

Nous n’avions pas de famille à visiter, pas de fêtes à organiser, et je compris bien tard que ma mère n’avait pas d’amis, seuls des partenaires qu’elle tenait écartés de moi, sa fille. Les week-ends étaient faits pour « se retrouver » disait-elle, même si le lien qui unissait ma mère à la télévision était plus profond que celui qui me reliait à elle.

Aujourd’hui, et malgré le goût étrange qu’auront toujours les week-ends pour moi, je profite de ces deux jours à fond en ne faisant strictement rien et en repoussant au week-end d’après, semaine après semaine, les rares activités que je me promets de pratiquer un jour – natation, Pilate, et autres sorties culturelles. 

Malgré cette volonté farouche de paresser en toute quiétude, c’est aussi souvent l’occasion de boire avec Louis et de me poser des questions sur ma vie.

Cependant, ce week-end est un peu particulier. Depuis cet épisode avec Alex, je me traîne encore plus et m’interroge sur mon célibat. 

Dois-je, moi aussi, à l’instar de ma mère qui voue pourtant une haine tenace et documentée à l’encontre de la gent masculine, chercher un homme ? Est-ce donc ça le but de la vie : trouver un mâle et s’accoupler afin de reproduire le même schéma, les mêmes enfants, neurasthéniques occasionnels, perpétuer la dépression familiale mollement assumée et transmise de mère en fille ?

Je choisis de couper court à cette introspection et connecte mon laptop afin de travailler pour me changer les idées. Un mail de la Direction générale vient d’être envoyé annonçant la nomination d’un nouveau Directeur Marketing. Simon McPhillips. 

De nouveau, une étrange connexion se fait au niveau de mon cerveau. Ce nom évoque quelque chose. Cependant, je n’arrive pas à focaliser suffisamment mon attention sur cette information et la balaye de mon esprit. 

Sensiblement inquiète, je ferme mon ordinateur avant même d’avoir commencé à travailler et attrape une veste légère. À cet instant, mon téléphone vibre.

Je scrute l’écran, interrogative, me demandant qui peut bien m’appeler un dimanche juste avant midi. 

Ma mère. La même dont j’ai allumé le fiancé deux jours auparavant. Un peu plus qu’allumé, même. Inutile de fuir, cela ne fera qu’empirer le problème. Je décroche, submergée par une honte diffuse et le vague sentiment d’être, dans une certaine mesure, minable.

 

— Coucou, c’est maman.

— Oui, j’ai vu… ça va ? 

— Oui, répond-elle dans un rire à moitié baillée.

— Bon… qu’est-ce que tu me racontes ? tenté-je confusément, dans l’optique de sonder ma génitrice.

— Ben c’est à toi de me dire, non ?

 

Aïe. L’heure de la confrontation a sans doute sonné. D’avoir une explication, un dialogue quelconque. Un truc mère-fille en somme.

 

— Comment ça ?

— Il t’a plu Alex, non ?

 

Elle n’y va pas par quatre chemins, ça va nous faire gagner du temps, j’imagine.

— Euh… enfin, n’exagérons rien non plus… répliqué-je.

— N’exagérons rien ?

— Oui bon, il est sympa, voilà !

— Mince… et moi qui croyais que c’était ton type d’homme…

 

D’interrogative et légèrement stressée, je deviens perplexe. J’hésite à tout lui avouer, puis me raisonne.

— Oui, enfin, mieux vaut que ce soit le tien que le mien, non ?

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? 

— Ben, je sais pas… c’est mieux que ton mec te plaise, non ?

 

J’entends tout à coup ma mère partir d’un rire absolument hystérique. Elle met à peu près quinze secondes à se calmer.

— Ma chérie ! Tu me vois avec un mec pareil ? 

— 

— Qu’est-ce qu’il m’a saoulée avec ses histoires d’art. Mon Dieu. Pas besoin d’alcool avec lui, je m’endors direct !

— Je… Je comprends pas.

— Clem’… Clem’… Tu m’imagines, moi… avec… ça ?

— Quoi ça ?

— Mais enfin… un chic type.

 

Subitement, je comprends où ma mère voulait en venir avec cette soirée « improvisée ». Je n’attends pas la fin de la conversation et raccroche machinalement au nez de ma mère. Supporter une soirée avec elle, c’est déjà beaucoup, mais qu’elle se croie permis de me trouver un mec, c’est trop pour un dimanche matin. 

Après avoir raccroché, je constate avoir reçu un SMS. Un vague pressentiment me gagne subitement. J’ouvre ma messagerie instantanée avec une boule au ventre qui grossit.

Mon instinct ne m’a pas trompée : Alex m’a envoyé un SMS en ce début du week-end me demandant notamment si je voulais prendre un verre. Ben voyons, c’est logique : on baise et après on boit. Tout le monde fait ça, n’est-ce pas ?

Je lâche mon téléphone et sors de mon appartement afin de laisser une distance respectable entre moi et mon portable, la panique au fond des yeux.

 

Cela fait trente bonnes minutes que je marche, le vent emmêlant mes cheveux qui luttent, la bruine guerroyant contre l’iode de mes larmes retenues. Qu’est-ce qui cloche donc chez moi ? Il y a moins d’une heure, je culpabilisais d’avoir couché avec le mec de ma mère et désormais que je sais qu’il est libre, je le fuis ?

Je croise un banc, humide et solitaire, accroché à un sol trempé et légèrement abrité sous un saule triste. Je m’assois, inerte et déboussolée. Je pose ma tête sur le dossier du banc, ouvre les yeux, aperçois le ciel entre les branches. J’inspire.

J’ai besoin de temps. J’ai besoin de découvrir ce que je veux mais je ne veux pas que ce soit évident. La facilité me répugne, il me faut un minimum de lutte. Je ne veux rien qui me dise ce que je dois faire ou qui ressemble à un plan ou une envie. Je veux dériver. 

Depuis plusieurs mois, je découvre ce sentiment nouveau, celui d’avoir atteint un palier dans mon existence. J’ai besoin de progresser, d’aller quelque part. Mais là, je stagne. Je tourne en rond. Assailli par le sentiment de constamment me dépêcher d’aller nulle part. 

J’ai lutté pour être indépendante, pour me défaire de l’emprise de ma mère et de son éducation. Puis j’ai rencontré Bill qui m’a permis d’achever ma mue. Et Bill est parti, sans raison. En tout cas, sans raison connue ou avouée. Je suis seule désormais. En quête. Mais de quoi ?

Maintenant que je suis là, j’ai besoin d’un nouveau combat. Envie de comprendre ce qui me manque pour être enfin épanouie, heureuse peut-être. 

Je suis une ombre en mouvement.

Il ne me reste plus qu’à trouver ma lumière.

 

***

 

Une réunion improvisée un soir de semaine est assez rare pour que je sente une subtile sensation de malaise remonter le long de mes entrailles. Le café posé devant moi sur la large table de la salle du comité de direction refroidit sans que j’arrive à me convaincre de l’avaler. 

Mauvais pour l’estomac. 

Mauvais pour mon stress.

Mauvais tout court.

Les volutes de fumée qui se dessinent au-dessus du gobelet en plastique donnent une image figée et fantomatique de la pièce de théâtre qui se déroule devant mes yeux : les Directeurs se saluent par ordre d’importance, se donnent de petites tapes dans le dos comme s’ils se connaissaient depuis trente ans et émettent quelques traits d’esprit accueillis par des sourires souples. 

Tout ce monde inaccessible. Tous ces gens qui se croient si importants. Je ne dirais pas que cela me fait rêver mais j’ai bien conscience que ce sont ces mêmes gens qui décident d’une portion non négligeable de mon temps de vie.

Ce n’est que la deuxième fois que je suis invitée à une réunion en comité restreint avec la direction générale. J’ai vérifié trois fois mon agenda et cette consultation répétée n’a fait que confirmer ce que je sais déjà : cette entrevue n’était pas prévue. Lorsque je constate que Audric a, lui aussi, été convié et que, de surcroît il s’assoit juste à côté de moi, ma tension monte d’un cran. Je me crispe et me redresse instinctivement. Je n’arrive pas à me sortir de la tête ce coup bas qu’il m’a fait avec mon plus gros client et la situation dans laquelle il m’a mise. Entre lui et moi, c’est la guerre. Je ressens physiquement quelque chose qui s’apparente à de la rage dès qu’il est dans les environs. Je ferme les yeux et respire, en tentant de me concentrer sur mon corps afin de ressentir chaque muscle et de faire baisser mon rythme cardiaque.

Après dix minutes où tout le monde poireaute gentiment avec le sourire – sauf moi, trop impliquée dans mon exercice improvisé de sophrologie –, le Directeur Général fait son entrée, suivi de la Directrice de la communication, de Fanny, la DRH, sèche comme une figue laissée trop longtemps au soleil et du nouveau directeur marketing à qui je n’ai absolument pas envie de jeter un œil, ayant encore en périphérie de ma conscience l’engueulade mémorable dans son bureau.

— Merci de vous être rendus disponibles, entame le DG sans même un petit mot amical préalable à l’assemblée ou même une petite blague de circonstance sur le caractère imprévu de tout ce cirque.

 

Une présentation PowerPoint se déroule derrière lui tandis qu’il parle et que la Directrice de la Comm’ appuie sur sa souris à bon escient et en cadence pour faire défiler les transparents. Tout est magnifiquement orchestré mais aucun ordre du jour n’est annoncé. Je note, par ailleurs, qu’Audric a la jambe qui tremble, réflexe inhabituel chez lui. Serait-il, lui aussi, nerveux ?

Les premières informations diffusées ne présentent pas un grand intérêt. Il s’agit d’une présentation étayée des résultats du premier semestre – pas très bons – avec une petite séance de questions-réponses relativement convenue. Le DG bascule sur les news du siège et la DRH prend brièvement la parole pour indiquer que dans le cadre de « l’amélioration de la qualité de vie au travail » – première fois que j’entends Fanny prononcer ces mots –, un programme de parrainage nommé « Welcome buddy » sera mis en place dans les prochaines semaines afin que chaque nouveau cadre soit accueilli par quelqu’un de l’entreprise. « Ceci, précise-t-elle, constitue la première brique de notre processus d’on-boarding ». 

On-boarding ? Je souris pour moi-même devant cet abus d’anglicisme, tout ça pour parler d’intégration des collaborateurs. L’idée n’est cependant pas bête en soi : proposer une aide de l’intérieure afin de comprendre rapidement les arcanes de la société, ses codes, ses non-dits, sa complexité et ainsi permettre de se faire un réseau informel, toujours utile. Tellement une bonne idée qu’on ne la garde que pour les cadres, noté-je. Sans doute afin d’éprouver le concept et s’assurer qu’il est suffisamment pertinent pour être déployé auprès de tous les collaborateurs… 

Le DG reprend la parole pour en venir à la vraie raison de cette réunion improvisée : l’arrivée du nouveau Directeur Marketing, ici présent.

C’est là que le nom de mon nouveau boss me revient à l’esprit : Simon McPhillips. Tandis qu’une petite vidéo de présentation du nouvel arrivant à la mode Hollywood est diffusée en arrière-plan, je me concentre sur son visage. Et là, les souvenirs remontent à la surface. Comment n’ai-je pas pu le reconnaître la première fois ? Comment est-ce possible ?

J’avais 14 ans et j’étais clairement en retard sur toutes mes copines qui parlaient déjà de relation sexuelle. À cette époque, le discours de ma mère faisait encore effet : je fuyais les hommes comme la peste. 

Et puis, on m’avait invitée à une soirée. Événement exceptionnel. Pour une raison inconnue, ma mère avait accepté de m’emmener et de venir me chercher à la fin de la soirée – deuxième événement exceptionnel. 

Je me souviens.

Simon était majeur. Autant dire un vrai adulte, inaccessible et magnifique pour moi, à l’époque. Venu accompagner sa petite sœur. La soirée s’écoulait, angoissante, jusqu’à ce qu’il s’approche. Moi, en retrait, effrayée par toute cette agitation et ces gens de mon âge qui semblaient savoir exactement comment se comporter. J’étais restée suspendue aux mots qu’il avait prononcés et qui étaient comme des notes d’une partition inattendue. Je me remémore la musique de la soirée – trop forte – qui empêchait de s’entendre. Je revois ses yeux si doux, ses gestes si délicats. Et ce baiser volé quand j’avais dû m’éclipser. Je ne saurais dire aujourd’hui si c’était lui ou moi qui avait volé ce baiser. Mais il avait bien été volé, ça, j’en étais certaine. 

Ce baiser avait éveillé ma sexualité et baigné mon imaginaire. Chacune de mes caresses solitaires pendant les mois qui avaient suivi avait eu ce même point de départ : ce baiser volé.

 

Et il est là, aujourd’hui, devant moi, cela ne fait plus aucun doute.

Je n’entends rien de ce qui se dit, je ne vois que lui : ses yeux qui n’ont pas changé, sa stature qui est celle d’un homme mûr désormais, et ses gestes toujours d’une infinie délicatesse.

Tout remonte en moi et me submerge.

Un flot de sensations endormies depuis trop longtemps.

C’est alors qu’une autre information traverse mes cinq sens pour percuter ma conscience. Le DG indique que le nouvel arrivant doit mener une mission supplémentaire pour laquelle un délai de six mois lui est accordé : ouvrir une succursale à New York.

New York.

Une deuxième révélation me frappe alors : ça y est, je le tiens mon objectif. Loin d’Audric Belmont.

Ma vie apparaît sous un jour nouveau, mon cœur se met à battre d’un rythme effréné.

USA. Toi le monde. 

Viens dans mes bras.

 

Team Prescription

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